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La revue de presse internationale de Thomas Cluzel

5 min

Par Thomas CLUZEL

La première fois, il avait déjà flirté avec la victoire et ce dès premier le soir, comprenez dès le premier tour. Hier et sans surprise donc, l'union a cette fois-ci bel et bien été consommée. 57,5% des chypriotes lui ont dit oui, oui pour présider à la destinée de leur vie. Une véritable déclaration si l'on tient compte par ailleurs du taux de participation, supérieur à 80%. Et à l'inverse un véritable camouflet donc pour les communistes, ainsi éconduits de la tête du pays.

Hier soir, à 66 ans, Nicos Anastasiadès avait donc toutes les raisons de se réjouir, même si l'exercice s'annonce d'ores et déjà pour le moins périlleux. Car la mariée, elle, est au bord de la faillite et ses enfants avec. Dans le quotidien libéral PHILELEFTHEROS, une chroniqueuse explique : moi, simple citoyenne, je vois mes revenus fondre, mes voisins au chômage, des dizaines de milliers d'écoliers manger à l'école avec des bons spéciaux, des milliers de personnes s'alimentant dans des banques alimentaires et des milliers d'autres risquant de perdre leur maison. Ce que son confrère du journal de Madrid ABC résume d'une phrase : Chypre, une île qui touche le fond. L’Etat chypriote, comme les banques du pays, sont endettés jusqu’au cou, notamment en créances publiques grecques sur lesquels ils s’étaient rués. Et le tableau ne serait pas complet sans une petite touche surréaliste, apportée il y a quelques mois avec la désignation d’un nouveau gouverneur pour la Banque centrale chypriote du nom de Panicos.

C'est peu de dire que la tâche du nouveau président s'annonce donc difficile, et c'est d'ailleurs ce que craignaient déjà certains commentateurs avant l'issue du scrutin, que les Chypriotes se soumettent au diktat de la troïka en élisant Anastasiadès. L'homme est perçu comme l'allié de Merkel dans le sud. Et son programme d'assainissement des finances publiques et ses projets de réformes correspondent très précisément aux conditions de la troïka. En clair, résume le quotidien CORRIERE, la préférence donnée par les électeurs chypriotes à Anastasiadès est un vote en faveur de l'austérité préconisée par l'Europe du nord. Pendant sa campagne, rappelle de son côté la RHEINISCHE POST, Nikos Anastasiadès avait d'ailleurs annoncé la couleur, en préparant les Chypriotes à des réformes difficiles, à une véritable politique d'austérité et notamment la privatisation de biens étatiques.

Or les Chypriotes, bien que parfaitement au courant de ce qui les attend n'ont pas opposé la moindre résistance, s'étonne l'hebdomadaire grec PRIN. Ils ont, au contraire, opté pour la soumission économique et politique de leur pays. Car il est évident que le nouveau président va placer leur pays sous tutelle budgétaire de l’Union européenne et du FMI, comme la Grèce.

Anastasiadès va-t-il plonger le pays dans l'abîme, comme le craint l'hebdomadaire grec ? Et a-t-il d'ailleurs seulement le choix ? La petite île symbolise une polarisation qui marque en réalité aujourd'hui tout le continent européen estime le CORRIERE. Une possible faillite de Chypre et de ses banques concerne tout le monde et menace l'euro. Voilà pourquoi la troïka a ficelé un programme de sauvetage d'un montant de 17,5 milliards d'euros. Mais là encore, rien n'est fait. Plusieurs créanciers de la zone euro se montrent en effet réticents, au premier rang desquels l'Allemagne. Car en raison des placements russes dans les banques chypriotes, Berlin craint que le sauvetage européen profite au final surtout à Poutine.

Autrement dit, renchérit son confrère madrilène ABC, face au naufrage chypriote, les épargnants du nord de l’Europe refusent que leur argent serve à garantir les coquets dépôts de riches Russes, qui profitent des avantages financiers de l’île et au passage, de son soleil hivernal. Voilà pourquoi, les mêmes d'ailleurs qui mettent aujourd'hui en question l’aide européenne aux banques espagnoles et qui s’indignent de la tiédeur des réactions officielles face aux affaires de corruption qui frappent les partis politiques et les institutions publiques en Espagne, réclament aujourd'hui de laisser sombrer l’île méditerranéenne et de la rayer définitivement de la carte de la monnaie unique. Alors pour l’heure, le président de la BCE, Mario Draghi, a réussit à convaincre les gouvernements européens de procéder à une restructuration de la dette chypriote, en s’inspirant du précédent grec, tout en veillant à ne pas porter préjudice aux particuliers ayant des dépôts à Chypre afin d’éviter des fuites de capitaux massives.

Mais s'ajoute à cela un autre problème car les détracteurs de ce mini-sauvetage rappellent aussi que Chypre n’aurait jamais dû entrer dans l’Union tant que le problème de sa partition n’était pas résolu. Le quart du pays est en effet toujours occupé par l’armée turque depuis 1974 et aucun président n’est arrivé à une solution viable pour le moment. Sauf que plusieurs pays de l'Union, comme la France ou l'Allemagne, sont tout à fait favorables au statu quo sur l'île méditerranéenne rappelle de son côté le journal suisse NEUE ZÜRCHER ZEITUNG. Car tant que Chypre sera divisée et que Nicosie aura la possibilité de bloquer les négociations d'adhésion de la Turquie à l'UE, alors on pourra facilement maintenir le grand pays musulman à la porte de l'UE.

S'il veut vraiment obtenir des aides financières de plusieurs milliards, alors le nouveau président chypriote devra faire des compromis envers ses partenaires européens résume le TAGESPIEGEL. Le problème, c'est que même en expliquant que son pays a besoin de crédits d'ici quelques semaines, l'attente pourrait encore se prolonger. Or le temps presse car dans quelques semaines, les caisses de l'Etat, elles, seront vides. Hier, les Chypriotes ont donc bien élu Anastasiadès pour le meilleur et pour le pire.

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