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La revue de presse internationale de Thomas Cluzel

5 min

Par Thomas CLUZEL

Voilà bientôt une semaine qu'il défraie la chronique et suscite une vive polémique à la fois médiatique et politique. Il a été baptisé Monsieur X par les médias israéliens et son histoire écrit le NEW YORK TIMES, ressemble à un véritable film d'espionnage. Imaginez un prisonnier sans identité, lié aux services secrets israéliens, incarcéré dans le plus grand secret sous un faux nom et retrouvé pendu dans sa cellule, alors même que rien ne présageait qu'il allait se suicider.

A l'époque, c'était en 2010, les autorités israéliennes décident alors de taire l'information. Mais l'affaire s'ébruite. Quelques jours après la mort du mystérieux prisonnier, un site israélien publie un article titré : "Qui êtes vous Monsieur X?". Il y est question d'un détenu enfermé dans des conditions ultrasecrètes, dont ni le crime ni le nom n'étaient connus de ses gardiens, qui n'était autorisé à recevoir aucune visite et n'avait pas droit à l'assistance d'un avocat. Mais moins d'une heure après sa publication, l'information est subitement retirée. La censure gouvernementale se met alors en branle en Israël et impose un black out total sur cette affaire.

Pendant plus de deux ans, rien ou presque ne filtrera donc sur l'incroyable et tragique histoire du prisonnier X, jusqu'à qu'une chaîne de télévision australienne, ABC, diffuse un reportage, c'était mardi dernier permettant enfin au prisonnier anonyme de retrouver son identité. Ben Zygier était un Australien, originaire de Melbourne, devenu agent secret pour Israël. Pour quelles missions ? Selon le journaliste l'homme aurait été notamment l'un des maillons d'une société-écran, établie en Europe, chargée de vendre du matériel électronique avec des vices cachés à l'Iran pour saper le programme nucléaire de Téhéran. Mais ça n'est pas tout puisqu'il serait également mêlé au «Dubaïgate», du nom de cette opération présumée du Mossad qui a éliminé en janvier 2010 un cadre du Hamas. Et c'est d'ailleurs au retour de cette mission que Zygier a été incarcéré en Israël.

Alors qu'était-il sur le point de révéler ? Selon le SYDNEY MORNING HERALD, les services secrets australiens pensent que Zygier était sur le point de révéler des informations sur des opérations et des pratiques du Mossad, notamment le recours à de faux passeports australiens. En clair précise LA PRESSE canadienne, l'affaire du prisonnier X mettrait de nouveau sur le gril les services secrets israéliens, au sujet du détournement de passeports étrangers dans le cadre d'opérations secrètes. Par quel moyen les services israéliens se procurent-ils ces passeports étrangers ? Outre la confection de faux documents, le Mossad bénéficierait d'une autre manne: les nouveaux arrivants juifs, qui possèdent par essence plusieurs passeports. En Israël, le Mossad est sans doute l'une des institutions les plus respectées du pays et l'attachement est encore plus prononcé parmi les immigrants qui s'installent en Israël par idéal. Et c'est ainsi qu'une infime minorité des immigrants serait recrutée par les services secrets.

Reste que les raisons de l’arrestation de Zygier et les circonstances de son suicide restent toujours mystérieuses. Comment ce prisonnier, placé en isolement complet, sous surveillance ininterrompue, dans la prison la plus sécurisée du pays, a-t-il pu se donner la mort? Voilà qui suscite désormais de nombreuses interrogations et alimente les théories du complot. Parmi ces théories, la plus répandue, notamment sur les réseaux sociaux, est celle de services de sécurité israéliens ayant poussé le détenu au suicide pour le faire disparaître en raison de la sensibilité des informations qu'il détenait. Un éditorialiste du quotidien de gauche Haaretz évoque ainsi deux scénarios: une négligence du service pénitentiaire ou "l'autre alternative: quelqu'un a poussé Zygier à la mort, psychologiquement, si ce n'est physiquement". Sans adhérer totalement à cette thèse, nombre de commentateurs israéliens se disent quoi qu'il en soit troublés par les multiples zones d'ombre de l'affaire.

Le quotidien Haaretz rapporte également qu’Israël aurait récemment signé un accord avec la famille de Zygier lui octroyant plusieurs millions de shekels de compensation. La source citée par le journal précise que l'accord a été signé il y a six semaines, lorsque la famille a été informée des conclusions de l'enquête déterminant que Zygier s'était suicidé.

Toujours est-il qu'après avoir levé la censure médiatique mercredi dernier, l'État israélien se lance à présent dans un travail d'introspection. Le ministère de la Justice a averti notamment que des inculpations pour négligence pourraient être prononcées au sein des services pénitenciers qui n'ont pu empêcher le suicide de l'Australien.

Mais quel que soit le passé de Zygier, sa détention et son étrange suicide posent tout de même une question fondamentale pour la démocratie israélienne commente pour sa part LE TEMPS de Genève : celle de l’existence d’une justice parallèle et de prisons secrètes fonctionnant hors de tout contrôle. Car il y a déjà eu de nombreux autres «prisonniers X» depuis la création de l’Etat hébreu, et il y en a encore. Or à l’exception d’une poignée de magistrats et d’avocats homologués par les différents services de renseignements israéliens, nul ne connaît les règles de ce système opaque. Si l'on connait désormais le nom de Monsieur X, on ne sait toujours pas quel crime a pu justifier ce traitement hors norme. Et plusieurs organisations de défense des droits de l'homme dénoncent aujourd'hui cette opacité.

Deux ans après les faits, il est toujours inscrit sur sa pierre tombale que Ben Zygier s'est donné la mort le 15 décembre 2010, quelques jours après son 34e anniversaire.

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