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La revue de presse internationale de Thomas Cluzel

5 min

Par Thomas CLUZEL

Certains en parlent comme s'il s'agissait d'une arme secrète, contre les spéculateurs et les dérives des marchés. Alors vrai ou faux, solution miracle ou pas ? Toujours est-il que c'est aujourd'hui que la Commission européenne doit présenter sa proposition de directive sur la taxe sur les transactions financières. La TTF, issue de la fameuse taxe Tobin débarque donc en Europe ou plus exactement dans 11 des 27 états membres qui ont en effet choisi d'instaurer chez eux cette nouvelle disposition, consistant à prélever un impôt lors de chaque vente d’une action ou d’une obligation.

11 sur 27, ce n’est donc pas une taxe européenne, contrairement à ce que l’on veut bien nous faire croire, prévient aussitôt le webzine euro citoyen THE NEW FEDERALIST. Alors certains diront que c’est déjà une avancée que de constater le désir de coopération de plus d’un tiers des Etats membres de l’Union, dans une matière qui plus est aussi sensible que l’imposition, et on ne peut qu’être d’accord avec ce constat. Mais ne nous contentons pas de petits pas et de médiocrité poursuit l'article, dans des temps où l’Europe a besoin de courage, d’audace et de décisions d’envergure pour la sortir des crises dans lesquelles elle se trouve.

Même analyse pour LA LIBRE BELGIQUE. C’est une décision historique puisque pour la première fois en matière fiscale, on convient que certains Etats peuvent, seuls, adopter un impôt au niveau européen. Depuis des décennies, le fait que l’unanimité des Etats membres soit requise pour adopter toute mesure bloquait l’intégration fiscale européenne. Cette étape constitue donc un moment charnière. Car à défaut de pouvoir s’inscrire à ce stade dans une logique fédérale, l’Europe vient en tout les cas de démontrer, ce qui n’est pas rien, qu’elle n’est pas condamnée pour l’éternité à l’immobilisme dans un domaine aussi sensible que celui de la fiscalité. Et qu’elle n’est pas non plus pieds et poings liés et impuissante face aux diktats de Londres, soucieux de préserver à tout prix les intérêts de sa place financière.

La TAGESZEITUNG salue elle aussi l’introduction de cette taxe : La dispute écrit le journal sur la taxation des transactions financières dure depuis tellement longtemps, qu’il est parfois difficile de garder à l’esprit l’historique de toutes les percées et tous les revers. Le feu vert des ministres des Finances de l'UE marque donc bien un cap, même si, nuance aussitôt son confrère du STANDAARD, la taxe ne sera pas “l’impôt à la Robin des Bois” imaginé par Tobin. En particulier parce que l’on ignore encore dans le détail qui sera concerné par le prélèvement et surtout à quoi servira l’argent perçu. Servira-t-il de nobles objectifs, ou simplement à boucher les trous dans la trésorerie. C’est noble aussi mais ce n’est pas l’idéal plein de grandeur d’âme dont il était question au début. Voilà pourquoi même si on n’est pas sûr de ce à quoi elle ressemblera in fine, il est pratiquement certain en revanche que cette taxe ne correspondra pas à ce que Tobin avait en tête initialement, comprenez la lutte contre la pure spéculation financière. Sans compter que quelques pays ne participeront pas et en premier lieu le Royaume-Uni. Or, on estime que 80 % des transactions visées ont lieu à Londres. La question est donc de savoir comment une telle taxe pourra coexister avec un centre financier aussi important. La Commission, nous dit on, aurait veillé à localiser les contribuables de cette taxe, de manière telle que certaines transactions opérées à Londres soient soumises à l'impôt. En clair, dès lors que l'émetteur des titres serait installé dans l'un des onze pays d'imposition, il ne serait pas possible pour le vendeur ou l'acheteur d'échapper à la taxe en recourant à un intermédiaire à la City. Ainsi, bien que refusée par Londres, a taxe Tobin européenne frapperait les transactions dans l'UE tout entière.

Et c'est la raison pour laquelle les 16 pays hors du coup s'inquiètent d'ores et déjà des retombées financières et administratives d'un impôt qu'ils ne percevront pas. L'inquiétude, d’ailleurs, va même au-delà des frontières de l'Europe, précise ce matin le FINANCIAL TIMES, puisque Wall Street et les entreprises américaines dénonceraient déjà la future TTF au prétexte qu'elle outrepasserait les frontières, bafouerait les traités internationaux et briserait les liens qui unissent l'économie mondiale.

Voilà pourquoi selon le journal néerlandais DE TELEGRAAF, cette taxe n'est pas une bonne idée, car elle aurait finalement des répercussions pour tout le monde. Elle s'apparente aujourd'hui à une sanction des banques, qui portent certes une grande responsabilité dans le déclenchement de la crise, sauf qu'elle entraînera la hausse des frais bancaires. Or ces coûts accrus impacteront directement le consommateur. Les entreprises, elles, s'installeront dans d'autres pays où cette taxe n'existe pas. Le secteur financier sera alors à nouveau en difficulté et on perdra de nouveaux emplois. Or en période de chômage croissant, il faut à tout prix empêcher cette éventualité.

Encore une fois, l'éditorialiste de LA LIBRE se montre lui beaucoup plus nuancé. Même si on est évidemment, ici et aujourd’hui, assez loin des idéaux de la taxe Tobin, même si la coopération risque de faire les frais d’une situation de disette budgétaire, tant au niveau européen que dans les pays concernés, même si l’on attendra de voir surmonter au sein du "club des onze" les écueils techniques à la mise en place de cette taxe, il n'en demeure pas moins que la valeur symbolique de cette avancée européenne ouvre des perspectives inédites. L’Europe a envoyé un signal "politique" fort, dit-il. Et elle serait, d’ailleurs, bien inspirée de ne pas en rester là. Car la crise financière, économique, sociale et même politique que traverse l’Union impose une vision, de la créativité, de l’audace, pour évoluer demain vers plus d’Europe, tout en brisant les carcans du passé.

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