LE DIRECT

La revue de presse internationale de Thomas Cluzel

4 min

Par Thomas CLUZEL

Il y a un an, alors qu’il s’apprêtait à briguer un nouveau mandat, Barak Obama avait débuté son discours annuel sur l’Etat de l’Union, en évoquant la mort d’Oussama Ben Laden. Un an plus tard, reconduit pour un second mandat, le président américain a déclaré cette nuit : je peux annoncer ce soir, qu'au cours de l'année à venir, 34.000 de nos soldats qui se battent en Afghanistan rentreront à la maison. Une bonne nouvelle donc, a priori, pour plus de la moitié des boys actuellement déployés sur place, à la condition toutefois qu'ils puissent réintégrer sinon leur vie d'avant, à tout le moins une vie normale et décente.

Or à ce titre, la publication lundi dans le magazine ESQUIRE du témoignage du soldat qui a abattu Oussama Ben Laden, autrement dit l'homme grâce auquel il y a un an tout juste Baraka Obama pouvait s'enorgueillir dans son discours à la nation d'avoir éliminer l'ennemi public numéro 1, ce témoignage s'avère stupéfiant s'agissant notamment des graves difficultés de réinsertion auxquelles sont aujourd'hui visiblement confrontées nombre d'anciens combattants.

L'homme aujourd'hui âgé de 35 ans y est simplement désigné comme le "shooter", comprenez le tireur. Il comptabilise 16 années de service à son actif. Et c’est une rupture amoureuse, à 19 ans, qui l’aurait poussé à entrer dans l’armée. C’est même la raison pour laquelle Al Qaeda a été décimée, dit-il, parce qu’elle a brisé mon putain de cœur.

Dans la nuit du 1er au 2 mai 2011, il sera le premier à entrer dans la chambre de Ben Laden, au troisième étage de sa maison d'Abbottabad au Pakistan. Il est équipé de lunettes de vision nocturne, Oussama Ben Laden, lui, est dans le noir et ne voit rien. Il se tenait là, devant moi. Il avait les mains sur les épaules d'une femme, la poussant en avant, pas tout à fait vers moi, mais vers le bruit du couloir. C'était sa plus jeune épouse, Amal. Il paraissait désorienté. Plus grand que j'imaginais. Derrière lui, sur une étagère, il y avait une mitraillette, son fameux AK. Il portait une casquette et ne semblait pas être touché. Je n'en jurerais pas à 100 %, mais il se tenait debout et bougeait. Il avançait et tenait sa femme devant lui. Peut-être comme un bouclier, je ne sais pas. Dans nos salles de tir, lorsqu'on s'entraînait, il y avait des cibles avec son visage. Pour moi, c'était comme un instantané, une répétition. C'était lui, sans aucun doute, l'homme le plus recherché du monde. J’ai tiré deux balles dans le front. Bang ! Bang ! A la seconde, il est tombé par terre au pied de son lit et j’ai tiré encore, une troisième balle, toujours dans la tête. Il n'a de toute façon jamais été question de le faire prisonnier, dit-il. Tout le monde le voulait mort, mais personne ne voulait dire, "hey, vous allez tuer ce mec". C'était juste implicite. Je l'ai vu prendre ses dernières inspirations, juste une respiration réflexe. Il était mort. Il ne bougeait pas. Sa langue pendait. Juste après la tuerie, il découvrira avec effroi, assis à côté d’un lit, le plus jeune fils de Ben Laden, 2 ou 3 ans. Je ne voulais pas lui faire de mal, car je ne suis pas un sauvage dit-il. Il pleurait. Il était choqué. Et je n’ai pas aimé le voir ainsi. C’est un enfant, il n’avait rien à voir avec ça. Je l’ai placé à côté de sa mère et j'ai mis de l’eau sur son visage.

Peu après, en rentrant au pays, ce pays qui encense ses héros, l’homme s'attend à trouver une nation reconnaissante, à l'égard de ceux qui depuis les attentats du 11 septembre mènent le dur combat contre le terrorisme. Barack Obama lui même n'avait-il pas déclaré lors d’une journée des anciens combattants : "Celui qui se bat pour son pays ne devrait jamais avoir à se battre pour un emploi, un toit ou des soins quand il rentre chez lui". Mais aujourd'hui c'est la désillusion. Le corps usé et couvert de blessures, il n’a pas la chance de bénéficier d’une retraite à vie comme ceux qui ont passé vingt ans dans la Marine. Fatigué par les combats, le shooter a pris sa retraite 36 mois trop tôt. Du jour au lendemain, il perd son assurance maladie. Il espérait au moins une transition de quelques mois, le temps de trouver un emploi. Mais lorsqu’il s’est enquis de sa situation, on lui a répondu : vous avez quitté le service, vous n’êtes plus couvert. Merci pour vos seize années. Et allez vous faire foutre.

Aujourd'hui, j’ai toujours les mêmes factures qu’avant dit-il et je veux juste être capable de les payer, de prendre soin de mes enfants et travailler ici. J’aimerais pouvoir utiliser mon savoir pour aider les gens d’une façon ou d’une autre. Mais la reconversion dans une société privée de sécurité n’est pas envisageable pour lui : J’étais de tous les combats. Et je n’ai plus besoin de cette adrénaline.

A présent, le «shooter» s’inquiète pour sa sécurité et celle de sa famille : un couteau est rangé dans sa table de nuit, son ex femme sait désormais se servir du pistolet caché au-dessus de l'armoire et il a entraîné ses enfants à se cacher dans la baignoire, l’endroit le plus sûr de leur maison, au premier signe de danger.

L'équipe

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......