LE DIRECT

La revue de presse internationale de Thomas Cluzel

5 min

Par Thomas CLUZEL

Des lasagnes de cheval qui font un effet bœuf. Vous pensiez vous régaler d'un bon plat de lasagne regorgeant de viande de bœuf, ou d'une moussaka ou d'un hachis parmentier ? Damned, le bœuf était en fait, un cheval. L'affaire qui a pris ce week-end des allures de "complot criminel international", selon les propres mots du ministre britannique de l'environnement n'est en réalité que le dernier chapitre d’un scandale rampant précise le DAILY TELEGRAPH, scandale qui a commencé le mois dernier, après la découverte de viande de cheval dans des hamburgers fabriqués en Irlande et au Royaume-Uni. Cette fois-ci, le "horsegate", désigné ainsi en Grande Bretagne, viendrait d'une célèbre marque de surgelé, "Findus" pour ne pas la nommer, dont les produits suspects ont d'ores et déjà été retirés des rayons par la plupart des grandes chaînes de distribution.

Précisons le tout de suite, 1 milliard de personnes dans le monde mangent actuellement de la viande chevaline, dont la consommation est en hausse de près de 30 % depuis 1990. D'où la remarque soulevée ce matin par l'éditorialiste du GUARDIAN : pourquoi toute cette agitation ? Car après tout, la viande de cheval est une viande comme les autres. Autrement dit, ceux qui s’étranglent aujourd’hui à l’idée même d’avoir pu consommer un jour un morceau de canasson le feraient essentiellement pour des raisons sentimentales. Faux prévient aussitôt l’éditorialiste. Ce n'est pas le cheval qui est en cause dans cette affaire. Le problème, c’est qu’on ne sait pas comment il est arrivé dans notre assiette. Or si nous ne savons pas d'où il vient, nous ignorons également comment il a vécu et surtout comment il est mort. En clair, ce scandale soulèverait avant tout la question de la traçabilité des aliments, souvent issus d'une chaîne de fournisseurs et de sous-traitants en cascade.

Et de fait, la quête des responsabilités s’annonce d'ores et déjà aussi enchevêtrée que la chaîne des approvisionnements, précise pour sa part LE TEMPS de Genève, chaque acteur accusant désormais son fournisseur de l’avoir floué. "Findus" annonce notamment qu’il va porter plainte contre son fournisseur français "Comigel", dont le patron se dit lui même berné par son fournisseur basque "Spanghero", lequel intermédiaire pointe pour sa part du doigt une société d’abattage roumaine, pour l’heure pas encore nommée, comme étant à l’origine de la supercherie. En réalité et d’après les premiers éléments de l’enquête ouverte en France, la chaîne des fournisseurs des produits délictueux serait encore plus nébuleuse, puisque "Spanghero" se serait approvisionné en viande via un trader basé à Chypre, qui aurait sous-traité la commande à un confrère des Pays-Bas, qui se serait fourni en Roumanie. Autrement dit, le véritable problème dans cette affaire de viande de cheval, c'est bien la fragilité de la traçabilité en Europe des produits sur toute la chaîne, de l'exploitation agricole jusqu'à l'assiette. Car pour le reste, la viande de cheval ne présente pas de risque majeur pour la santé précise à nouveau le GUARDIAN, même si les autorités britanniques craignent parfois la présence dans cette viande d’un produit utilisé pour traiter la douleur chez les chevaux, mais interdit à la consommation humaine.

Si scandale il y a outre manche, c'est donc davantage parce que les britanniques, qui ne mangent pas de cheval, considéré comme bien trop noble pour atterrir dans des assiettes ont le sentiment d'avoir été trompés. Les Britanniques ont en effet une aversion pour la viande chevaline, ce qui ne les empêche pas, d'ailleurs, d'en exporter de grandes quantités à leurs voisins du continent. D'où ce commentaire à lire dans le DAILY TELEGRAPH cité ce matin par le courrier international : notre indigne hypocrisie va de pair, écrit la journaliste, avec le dégoût que nous inspire, à nous les Anglo-Saxons, la consommation de la viande chevaline. Et de préciser, cette viande de cheval a une histoire aussi vieille et contradictoire que celle de l'humanité. Des centaines de milliers d'années durant, l'homme a mangé du cheval et ce n'est que depuis cinq mille ans qu'il a fait de l'animal son ami. En 732, le pape Grégoire III a même qualifié l'hippophagie de pratique païenne ignoble, en usage chez les barbares germaniques. Une distinction entre "eux" et "nous" qui n'était ni plus ni moins en réalité qu'une façon commode de définir la civilisation chrétienne, par opposition aux hordes barbares qui la menaçaient, un arc dans une main et une brochette de cheval dans l'autre.

De son côté, la France, elle, autorisa l'hippophagie au motif que, contrairement à la Grande-Bretagne, elle ne pouvait compter sur ses colonies pour fournir de la viande à tous ses sujets. Et c'est ainsi qu'outre manche, la boucherie chevaline a donc été légalisée en 1866. En Grande Bretagne, en revanche, le cheval passa lui du statut de bétail à celui d'animal de compagnie et d'ami. L'appétit des Britanniques pour cette viande s'évanouit même définitivement quand ils virent des images de chevaux qu'on expédiait sur le continent pour y être abattus. Et puis au milieu des années 1980, une alerte à la trichomonose ne fit que renforcer le sentiment qu'il y avait quelque chose de honteux à manger du cheval. Voilà pourquoi aujourd'hui, nul ne s'empresse de produire de joyeux chevaux bio nourris à l'herbe pour les gastronomes récalcitrants du marché britannique. En revanche, conclue la journaliste britannique, nous continuons à envoyer nos amis à quatre pattes de l'autre côté de la Manche pour que ces barbares, comprenez les français, les mangent avec de l'ail.

L'équipe

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......