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La revue de presse internationale de Thomas Cluzel

5 min

Par Thomas CLUZEL

Monsieur le Premier ministre, s’il vous plaît, ne nous prenez par pour des imbéciles. Ce matin encore, tous les titres de la presse espagnole consacrent leur "Une" au plus grave scandale de corruption de ces deux dernières décennies. Samedi dernier, à l’issue d’une réunion extraordinaire de son Parti, le chef du gouvernement a eu beau nier en bloc les graves accusations qui pèsent contre lui et sa formation, rien n'y fait. Impossible de stopper l’hémorragie de l’opprobre général. Un sondage paru hier dans le quotidien EL PAIS indique que 80% des Espagnols souhaitent le départ des dirigeants du PP sur la sellette et 54% sont favorables à la tenue de nouvelles élections générales

Apparemment, écrit l'éditorialiste de PUBLICO, le premier ministre s’imagine que nous, citoyens, allons rejeter en bloc l'ensemble des preuves accumulées de la corruption rampante de son Parti, au prétexte qu'il nous aurait promis que tout ceci était "faux." Lui qui a déjà rompu toutes ses promesses de campagne, les unes après les autres, lui qui a augmenté nos impôts, réduit nos pensions, financé les banques avec l'argent public, notre argent mais aussi réduit nos salaires, taillé dans les dépenses de santé, d'éducation, de recherche, lui qui n’a pas su mettre de frein à l'augmentation du chômage, à la récession, au creusement des inégalités, alors même qu’il prétendait faire tout le contraire, cet homme là, voudrait que l’on croit encore à sa bonne parole ? Et l'éditorialiste de lancer : allons, Monsieur le Premier Ministre, s’il vous plaît, ne nous prenez par pour des imbéciles. Quelques jours plus tôt déjà, son confrère d'EL DIARIO ne disait pas autre chose : ils nous prennent pour des gamins.

J’ai toujours pensé de notre premier ministre, qu’il était un homme si peu audacieux, incapable de prendre le moindre risque, un homme tellement lâche en somme qu’il ne pourrait jamais céder à la tentation de la corruption. Je suppose à présent qu’il a lui aussi ses faiblesses, comme nous tous peut-on lire encore ce matin dans les colonnes de son confrère LA RAZON.

Car aujourd'hui, le doute ne semble plus permis. Depuis la publication par le journal El PAIS de documents secrets attestant que tous les dirigeants du Parti populaire ont reçu entre 1990 et 2008 des enveloppes d’argent non déclarées au fisc, plusieurs experts ont certifié l’authenticité de ces documents. Certains dirigeants ont même reconnu publiquement avoir reçu ces enveloppes d’argent noir. Plus grave encore, la police a confirmé l’implication de la ministre de la Santé accusée d’avoir dépensé de manière frauduleuse quelque 60 000 euros en voyages, hôtels et objets de luxe.

Ce matin encore, le journal suisse LE TEMPS l'atteste : Une partie de l’argent de la corruption en Espagne est passée par Genève. Un «mémo» de la Dresdner Bank, daté du 31 août 2005 est particulièrement révélateur. On y apprend notamment que Luis Barcenas, tout juste élu à l’époque sénateur du Parti populaire, celui là même qui deviendra par la suite le trésorier du Parti et qui est soupçonné aujourd’hui d’avoir tenu une comptabilité parallèle disposait d’un compte à la succursale de Genève. Le montant sur le compte du responsable du PP a varié entre 11 et 22 millions d’euros entre 2005 et 2009.

Autre document pour le moins étonnant, daté de novembre 2005 et émanant d'une société suisse spécialisée dans l’établissement des profils des «personnes politiquement exposées». Barcenas y est précisément mentionnée. Dans son réseau figurent également le nom du premier ministre actuel Rajoy, à l’époque chef de l’opposition, ainsi que celui de Luis Fraga, le neveu du fondateur du parti conservateur et ancien ministre du général Franco.

Certes, la corruption a toujours existé en Espagne, confie notamment dans les colonnes du journal ce commerçant au bord de la faillite. Mais, avec ce qui nous tombe dessus, dit-il, c’est bien plus révoltant. EL PAIS ne dit pas autre chose : on sait que la corruption s’est généralisée avec le boom de l’immobilier et grâce à des lois perverses, on vit dans un système de corruption banalisée, une perversion que la société a jusqu’ici acceptée avec résignation. Mais, aujourd’hui, la paix civile est en péril si l’impunité triomphe. Car outre un contexte économique désastreux, une spirale sécessionniste, des coupes budgétaires draconiennes et un chômage qui touche 6 millions de personnes, les scandales s’accumulent : la corruption au sein du Parti conservateur, mais aussi les malversations de fonds publics du gendre royal, les mises en examen de leaders socialistes en Andalousie et les ennuis des nationalistes catalans.

Toutes ces affaires estime le directeur d’EL PERIODICO pourraient remettre en cause les bases du système politique : par complicité ou par sottise, les politiques semblent ignorer que ce qui est en danger, c’est la survie de la démocratie, et non pas leurs attentes électorales. Et s'ils ne se dépêchent pas de régénérer le système politico-financier, alors le populisme risque d'en profiter.

D’où la conclusion de LA VANGUARDIA ce matin, avec les mots d'un certain Albert Camus, tirés de son discours prononcé à l'occasion de la remise de son Nobel de littérature, c’était en 1957 : « Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde se défasse. Héritière d’une histoire corrompue où de médiocres pouvoirs peuvent aujourd’hui tout détruire mais ne savent plus convaincre, cette génération a dû restaurer un peu de ce qui fait la dignité de vivre ou de mourir ».

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