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La revue de presse internationale de Thomas Cluzel

5 min

Par Thomas CLUZEL

Dans un article récemment paru dans le prestigieux NEW YORK TIMES MAGAZINE, Hubert Védrine aurait déclaré : "L'élite française prétend ne pas le lire, mais ils le lisent tous." Toujours selon le journal, il ferait même partie des inconditionnels de cet écrivain dont il consultait, systématiquement, en tant que ministre des affaires étrangères le roman correspondant avant de se rendre dans un pays. Mais alors de qui s'agit-il ? Il est l'un des auteurs les plus populaires, le pape en somme du roman de gare, mais aussi les plus prolifiques, quatre romans en moyenne par an et quelques 100 millions de livres vendus à travers le monde. Son nom ? Gérard de Villiers.

Près de cinquante ans après la parution du premier SAS, "SAS à Istanbul", c'était en 1965, le maître du roman d'espionnage est donc à l'honneur cette semaine dans le NEW YORK TIMES MAGAZINE qui lui consacre un long portrait intitulé : "L'auteur de romans d’espionnage qui en savait trop". Selon le journal cité par le site BIG BROWSER, Gérard de Villiers serait en effet l'auteur de romans d'espionnage le mieux informé, surclassant des maîtres du genre comme John le Carré. L'écrivain français aurait notamment anticipé dans "Le Chemin de Damas" l'attentat contre le bâtiment de la sécurité nationale dans la capitale syrienne en juillet 2012, mais aussi dans "Le Complot du Caire" l'assassinat d'Anouar Al-Sadate en 1980. Et dans "Les Fous de Benghazi" paru l'an dernier, de Villiers évoque la menace d'un groupe islamiste dans la Libye postrévolutionnaire et les efforts de la CIA pour le combattre. Un roman publié six mois avant la mort de l'ambassadeur américain Christopher Stevens, tué par des islamistes à Benghazi.

Ironie du sort, le jour même où le NEW YORK TIMES MAGAZINE publiait, c'était mercredi, le portrait de l'homme qui en savait trop, son grand frère du NEW YORK TIMES dévoilait pour sa part une histoire digne justement des meilleurs romans d'espionnage : Pendant quatre mois, des hackers chinois ont infiltré les ordinateurs de plusieurs employés du journal, pour obtenir leurs mots de passe et leurs mails. Les experts en cyber sécurité engagés par le quotidien américain ont rassemblé des preuves, affirmant que l'attaque venait d'internautes chinois, utilisant des méthodes associées à celles de l'armée chinoise. Il s'agirait notamment d'ordinateurs d'universités déjà utilisés par le passé pour attaquer les systèmes informatiques de la défense américaine. Les pirates auraient, entre autres, hacké les comptes mails du chef du bureau de Shanghai, mais également de l'ancien chef du bureau de Pékin, ainsi que les mots de passe utilisés par chacun des employés de la rédaction, mais aussi ceux utilisés pour accéder à leurs ordinateurs personnels. Après avoir observé les faits et gestes de ces intrus pour étudier leurs mouvements et remonter la piste des hackers précise ce matin le site d'information en ligne SLATE, les experts en cyber sécurité ont fini par exclure les attaquants du système, la rédaction a remplacé chaque ordinateur et changé tous les mots de passe de ses employés.

Pourquoi ce piratage ? Etrangement, ces attaques ont coïncidé avec la publication par le journal d'une enquête sur la famille du Premier ministre chinois. C'était le 25 octobre dernier. Le journal mettait en ligne, sur son site en chinois, un article expliquant que la famille de Wen Jiabao avait amassé des fortunes colossales. A l'époque, le site en version anglaise et le site en version chinoise avaient tous deux été immédiatement bloqués en Chine. Pas question d’attaquer le Premier ministre du pays et encore moins d’alimenter l’aigreur du peuple à l’égard des dirigeants fortunés, qui plus est en période de ralentissement économique et surtout de transition politique. Or selon l'enquête, la fortune de Wen Jiabao, lequel aime par ailleurs rappeler à qui veut bien l'entendre ses origines modestes et se décrit comme un homme du peuple, sa fortune personnelle et celle des membres de sa famille s’élèverait à rien de moins que 2,7 milliards de dollars. Une somme suffisamment rondelette a priori pour se permettre de lancer une super cyber attaque, même si le ministère chinois de la Défense interrogé par le quotidien new-yorkais a répondu que "la loi chinoise interdisait le hacking" et qu'il était "non professionnel et non fondé d'accuser sans preuve l'armée chinoise de lancer des cyber-attaques".

Reste que ces piratages, précise toujours le NEW YORK TIMES, semblent bel et bien faire partie d'une plus large campagne d'espionnage informatique contre des médias américains qui enquêtent notamment sur les entreprises ou les responsables chinois. C'est ainsi notamment que l'agence Bloomberg News avait déjà été une cible en 2012, après la publication d'un article sur la fortune de la famille de Xi Jinping cette fois-ci, le vice-président chinois de l'époque. Et puis, hier, le WALL STREET JOURNAL a indiqué à son tour que ses ordinateurs avaient été la cible de pirates informatiques chinois et dénoncé les tentatives de Pékin d'espionner ses journalistes. Des preuves montrent que ces efforts d'infiltration visent à contrôler la couverture par le Journal de la Chine. Alors le WALL STREET JOURNAL ne précise pas quand ces attaques informatiques ont commencé, mais il annonce qu'une révision de son réseau informatique pour renforcer la sécurité a été effectuée hier. Le quotidien qui laisse entendre par ailleurs que la pratique chinoise d'espionner les médias américains est devenue "un phénomène courant".

Alors apprendra-t-on bientôt que le prochain roman de Gérard de Villiers, le 197ème épisode de SAS traite des cyber attaques chinoises contre les médias américains ? Suspens.

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