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La revue de presse internationale de Thomas Cluzel

5 min

Par Thomas CLUZEL

Un hélicoptère était en train d’atterrir. Il soulevait d’énormes nuages de poussière. Instinctivement, tous les soldats à proximité ont mis leurs foulards devant leurs visages pour éviter d’avaler du sable. C’était le soir. Les rayons du soleil filtraient à travers les arbres et les nuages soulevés par l’hélicoptère. C’était une belle lumière. Et puis j’ai repéré ce soldat, en tenue et en armes. Sur le moment, je n’ai pas trouvé la scène particulièrement extraordinaire, ni choquante. Il ne posait pas. Il n’y avait aucune mise en scène. Le gars ne faisait que se tenir là, en se protégeant le visage de la poussière. Et j’ai pris la photo.

Sur cette image, en Une cette semaine de l'hebdomadaire JEUNE AFRIQUE, on voit un légionnaire français, déployé au Mali, le visage entièrement recouvert d'un foulard noir, figurant une tête de mort inspiré d'un jeu vidéo ultraviolent, "call of duty", littéralement l'appel du devoir. Or depuis sa publication, l'image glaçante de ce militaire au masque de mort a fait le tour du web, obligeant donc le photographe de l'AFP à s'expliquer sur les conditions de cette prise de vue. Jugée choquante par plusieurs internautes, l'image a même déclenché la colère de l'armée française.

Alors que ce choix de Une agace aujourd'hui les communicants de l'opération Serval, personne ne s'en étonnera, tant ce dérapage symbolique contrevient au message lisse d'une guerre exemplaire et aseptisée. Le risque en effet avec cette image précise l'éditorialiste de l'Hebdomadaire JEUNE AFRIQUE, c'est qu'elle devienne l'allégorie macabre d'une intervention française encore obsédée, dit-il, par le reflet de ses errements coloniaux passés. Mais plus encore, cette image a le mérite de nous rappeler que cette guerre n'est pas un fantasme : exhiber un foulard mortifère sur un théâtre d'opérations n'est pas innocent, pas plus que de confondre réalité et virtualité comme le fait ce jeune soldat. Et le journal d'ajouter : si la barbarie dont font montre les affidés d'Aqmi ne surprend plus depuis longtemps, il serait illusoire de s'imaginer que la reconquête du Nord dans laquelle l'armée française est en première ligne se fera sans bavures ni dérapages.

Or c'est précisément ce que révélait hier le quotidien britannique THE INDEPENDENT. Loin des caméras et des objectifs, les troupes françaises auraient en effet commis leur première bavure sur le sol malien. Selon le journal, 12 civils, dont trois enfants âgés de moins de 11 ans auraient été tué et 15 autres blessés, à la suite d’un raid aérien sur la ville de Konna, dans la région de Mopti au centre du pays. Un père de famille rapporte notamment dans les colonnes du quotidien de Londres comment lors des combats entre forces françaises et islamistes, sa maison a été bombardée par un hélicoptère d’assaut français. Cette bavure aurait eu lieu il y a près de deux semaines, autrement dit, au tout début de l'opération Serval. Mais les faits n’ont été rapportés que ce week-end.

Car les journalistes arrivés dans la foulée de la reprise de Konna ont dû attendre six jours avant d’être autorisés à s’y rendre. Et dans l’intervalle écrit ce matin l'envoyé spécial du TEMPS de Genève, la ville a été nettoyée. Une fosse commune est interdite d’accès par des soldats maliens. Des sources en ville s’accordent pour dire que 34 corps y ont été inhumés, soldats et rebelles pêle-mêle. Mais dans quelles circonstances ? La presse, dit-il, n’est pas en mesure de l’établir avec certitude, car comme le résume le capitaine chargé de veiller sur les journalistes : «Nous sommes des soldats. On ne peut pas tout dire. On ne peut pas tout montrer. C’est une visite guidée.» Il faut donc s’échapper, dans les ruelles, pour recueillir des témoignages poursuit l'envoyé spécial. Comme celui de cet habitant dont la maison à la façade calcinée a été touchée par un tir et qui a passé près de deux jours, tremblant, couché par terre, urinant dans une bouteille, tandis que la reconquête de la ville avait lieu dans la seule zone connue d’affrontements directs d’une guerre sans témoins extérieurs.

Direction à présent Diabali, dans le centre du pays où d'autres photographies compromettantes, pour l'armée malienne cette fois-ci, ont été prises prévient ce matin le site d'information en ligne SLATE AFRIQUE. Ce sont des images révoltantes, celles d’un vieil homme humilié et frappé par un militaire de l’armée malienne, lequel hurle qu'il va le tuer, témoigne le journaliste qui a assisté à la scène. Aujourd'hui de larges pansements recouvrent le crâne dégarni d'Aldjoumati Traoré. Sur le moment, dit-il, je n'ai pas compris ce qui m'arrivait. J'habite à Diabali depuis 40 ans, mon bétail et mes enfants sont ici. Le militaire qui m'a agressé, lui, n'était clairement pas d'ici. Et il a cru que j'étais un rebelle islamiste, parce que ma peau est un peu plus claire que la moyenne et que je portais une barbe fournie.

Et de fait, plusieurs journaux reviennent sur ces accusations portées par des organisations de défense des droits de l'homme contre l'armée malienne, accusée donc de commettre des exactions contre les populations à la peau claire. Des soldats maliens auraient massacré des gens, uniquement à cause de la couleur de leur peau, leur teint clair de touareg ou d'arabe, les identifiant comme collaborateurs des islamistes, peut-on lire notamment dans les colonnes de la SÜDDEUTSCHE ZEITUNG. Les troupes maliennes ne font apparemment pas de quartier avec leurs adversaires réels ou supposés, note encore son confrère de la FRANKFURTER ALLGEMEINE ZEITUNG, car dans un Etat multiethnique, marqué par le vieil antagonisme entre Africains et Touaregs, cette guerre, ,dit-il, est aussi l'occasion de régler des comptes. Et même si de tels excès sont des actes de vengeance spontanés pour les atrocités commises par les djihadistes touaregs, ces incidents nous rappellent également que le régime en place à Bamako est un mélange de militaires putschistes et de civils pas très nets, qui en temps normal, n'aurait pas été jugé fréquentable par les occidentaux. Du moins, jusqu'à l'appel du devoir, « call of duty ».

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