LE DIRECT
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.

La revue de presse internationale de Thomas Cluzel

5 min

Par Thomas CLUZEL

Ils s’étaient promis d’en faire le coup d’envoi d’une campagne intitulée : «Ensemble, nous construisons l’Egypte». Mais ce week-end, c’est tout le contraire qui s’est produit. En dégénérant dans un bain de sang sans précédent depuis l’élection de Mohamed Morsi, la célébration du deuxième anniversaire de la révolution en Egypte a révélé l’inaptitude du nouveau chef d’Etat à éviter les dérapages et à établir des bases solides pour une transition politique. Vendredi raconte ce matin la correspondante du TEMPS de Genève, les manifestations qui s’annonçaient pacifiques ont vite basculé dans de violents accrochages avec les forces de l’ordre au Caire, mais aussi à Alexandrie, Suez et Ismaïlia. 24 heures plus tard, un déferlement de ­violence s’abattait cette fois-ci sur la ville portuaire de Port-Saïd, après l'annonce de la condamnation à mort de 21 personnes accusées d'avoir pris part à un massacre ­dans un stade de foot un an plus tôt.

Un bain de sang pour l’an II de la révolution titre ce matin le journal LIBERTE. La rue égyptienne est toujours en effervescence renchérit son confrère du QUOTIDIEN D'ORAN. Censé être fêté dans l’allégresse, le deuxième anniversaire de la chute du raïs a tourné au vinaigre peut-on lire encore ce matin en une d'EL WATAN, le journal d'Alger pour qui l’Egypte est devenue une véritable poudrière prête à exploser à la moindre étincelle.

Reste que déjà les questions se posent : comment un tel déchaînement de haine a-t-il pu se produire ? Cette vague de violence liée, a priori, à une décision de justice, souligne un peu plus encore en réalité la tension qui règne dans le pays. Ainsi pour le site d’information saoudien AL ARABIYA, il serait simpliste d’imputer ce bain de sang au seul verdict de la cour de justice. Les tensions étaient déjà latentes depuis des années, dit-il, entre le Caire et Port Saïd. Porte d'entrée sur le canal de Suez, la ville privilégiée par sa localisation et son histoire a le sentiment d'avoir été marginalisée. Une défiance à l’égard du Caire qui se manifeste, notamment, sur les terrains de foot. D’où la rivalité légendaire entre l’équipe locale et celle du Caire. Autrement dit, le drame au stade de Port-Saïd l'an dernier n'était que la triste démonstration de cette opposition larvée.

Même analyse ce matin pour l'envoyé spécial du journal LIBERATION. Le jugement contre les accusés du stade est essentiellement vécu ici comme une attaque du Caire contre la ville de province. Dans cette ville isolée, classée en zone franche et accusée d'avoir bénéficié de largesses sous l'ancien régime, l'impression d'être des mal-aimés dit-il n'est pas nouvelle.

Pour preuve reprend LE TEMPS, hier, le cortège funéraire qui rendait hommage aux 32 morts de Port Saïd a essuyé des coups de feu et des tirs de gaz lacrymogène, tandis qu'au Caire, c’est en fanfare et sous haute surveillance qu’ont paradé les cercueils des deux policiers tués dans les accrochages. Un affront suprême pour les révolutionnaires de la place Tahrir, qui du coup se demandent : Quelle est après tout la différence entre Bachar el-Assad et Mohammed Morsi, puisque l’un comme l’autre s'attaquent aux funérailles avec du gaz lacrymogène.

Quoi qu'il en soit, deux ans après la révolution, nous assistons bel et bien au pire des scénarios de la transition politique qu’on pouvait imaginer observe de son côté un professeur à l’Université américaine du Caire. L’ordre public dit-il est en train de péricliter et l’Etat de droit s’effrite car les nouvelles autorités sont à l'évidence incapables de gérer le pays. De l’avis de nombreux observateurs, cette descente aux enfers est en effet avant tout imputable au nouveau président Mohamed Morsi, dont certains lui reprochent de vouloir islamiser le pays.

Car deux ans après la révolution précise l'hebdomadaire AL AHRAM, les slogans ici n’ont pas changé. Les revendications restent les mêmes : « Pain, liberté et justice sociale ». Hier précise son confrère LIBERTE, sur la place emblématique du Caire, une énorme pancarte était déployée pour dénoncer les velléités pharaoniques du président avec l'inscription : “Le peuple veut faire tomber le régime”.

Problème, en Egypte, l’opposition, elle, se montre encore aujourd'hui incapable de proposer une alternative solide et adéquate permettant de défier les Frères Musulmans, qui bien que de plus en plus chahutés bénéficient d’une solide expérience de terrain. Ainsi les Frères musulmans n’ont-ils pas que des ennemis. Exemple avec cette distribution de viande bon marché dans un quartier populaire au nord-est du Caire. Vendredi raconte à nouveau l'envoyée spéciale du TEMPS, le premier étage du modeste immeuble qui héberge l’antenne locale de la Confrérie croulait littéralement sous le va-et-vient des habitants du quartier, chômeurs, pères de famille, étudiants, venus sac plastique à bout de bras s’approvisionner en viande rouge à prix réduit. Un peu plus loin, des volontaires en veston jaune s’employaient, eux, à repeindre la façade d’une école, tandis que leurs acolytes s’affairaient à poser les premières pierres d’une aire de jeux destinée aux enfants du coin. Pendant ce temps, au paroxysme de la violence, le Front de salut national, la principale coalition de l’opposition libérale se contentait, elle, de faire circuler un communiqué menaçant de boycotter les prochaines élections parlementaires. En clair, au lieu de condamner les violences et d’appeler les protestataires au calme, l'opposition profitait seulement de la situation pour se contenter de faire de la politique.

Et le journal de Stockholm DAGENS NYHETER de conclure : Certes la démocratie est devenue une réalité en Egypte dans la mesure où des élections libres ont eu lieu. Mais dans le même temps, les islamistes ont étendu leur pouvoir. Au moyen d'une stratégie habile et de manœuvres juridiques et parlementaires, les Frères musulmans sont parvenus à affaiblir l'opposition. Les optimistes voyaient l'Egypte sur la voie d'une démocratie occidentale. Les pessimistes quant à eux craignaient un nouvel Iran. Le pays se trouve aujourd'hui quelque part entre les deux.

L'équipe
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......