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La revue de presse internationale de Thomas Cluzel

5 min

Par Thomas CLUZEL

Dans un mois tout juste se tiendra à Los Angles la 85ème cérémonie des Oscars. Or cette année, précise le NEW YORK TIMES, hasard de la sélection, trois des films prétendant à la consécration suprême invitent le spectateur, non seulement à réfléchir sur la manière dont la nation américaine doit être dirigée, mais aussi et plus largement à regarder l'histoire en face et donc à s'interroger sur le degré de vérité et de fiction à l'œuvre dans le récit des événements qui nous sont contés à l'écran. Alors c'est le cas avec "Lincoln" de Steven Spielberg, mais aussi "Argo" de Ben Aflek portant sur la crise des otages américains en Iran en 1979, et puis Zero Dark Thirty, le film de la cinéaste Kathryn Bigelow, attendu aujourd'hui sur les écrans en France et qui retrace l'enquête conduisant à l’exécution de Ben Laden.

Et d'ailleurs, un carton prévient d’emblée le spectateur : le film s’appuie sur des faits réels. Et de fait, la réalisatrice et son scénariste se sont très sérieusement documentés, en particulier auprès de la Maison-Blanche, mais aussi du Pentagone et de la CIA, pour retracer donc la longue traque menant à la planque de l'ennemi public numéro 1.

Le film commence dans un cachot, précise ce matin le chroniqueur culturel du TEMPS de Genève, un cachot où est enchaîné un homme à moitié nu et tuméfié. «Ça, c’est le goût de la défaite» lui jette un interrogateur. A ses côtés, se tient Maya, une jeune analyste de la CIA, dont les facultés intellectuelles supérieures ont en effet permis, dans la vraie vie, de remonter la piste de Ben Laden. Bien évidemment, personne ne connaît en réalité le vrai visage de cette femme, classé secret défense, et on peut parier sans risque ironise le chroniqueur qu’elle est probablement moins glamour que Jessica Chastain qui l’incarne brillamment, avec son teint de porcelaine, son regard d’acier et volonté de fer dans une stature de brindille.

Maya est sans passé, sans attaches, sans famille, sans amis. En clair, seul son travail la définit. Mais après tout, le sujet du film n'est-il pas la traque d’un terroriste et non la vie intime d’une executive de la CIA ? interroge le NEW YORKER. Dark Zero Thirty aurait-il gagné à se doter de scènes sentimentales ? Eût-il fallu recourir à ce cliché éprouvé du cinéma hollywoodien, qui montre la déception d’un enfant dont le daddy, occupé à sauver le monde rate l’anniversaire ou le récital de danse ? Non, Bigelow ne fait pas dans la mélasse. Elle vise l’efficacité et tient un tempo garantissant un suspense optimal, alors même que tout le monde connaît bien entendu l’issue de la traque et donc de son film.

En revanche, si le film nous interroge bel et bien sur le degré de vérité et de fiction, c'est davantage parce qu'il évoque largement la torture. D'où les critiques exprimées lors de sa sortie aux Etats-Unis le mois dernier, critiques émanant non pas de la presse américaine, plutôt élogieuses, mais du directeur de la CIA en personne, ainsi que de plusieurs parlementaires, qui accusent la réalisatrice de faire l'apologie de la torture. Au point, d'ailleurs, que le journal de CHICAGO se demande ce matin, si cette polémique se poursuivra à l'occasion de la sortie du film en Europe aujourd'hui. Quoi qu'il en soit, la réalisatrice, elle, a d'ores et déjà répondu dans un tribune au LA TIMES : La torture, comme nous le savons tous dit-elle a été employée durant les premières années de la traque. Cela ne veut pas dire que cela a été la clé menant à Ben Laden. Mais cela veut dire que c'est une partie de l'histoire, de notre histoire, que nous ne pouvons pas ignorer".

Et après tout s'interroge ce matin le site d'information en ligne SLATE, lorsque la droite américaine reproche au film de montrer la torture et que la gauche lui reproche de ne pas proclamer que c’est mal de torturer, peut-être ces deux positions relèvent-elles, au fond, de la même incantation, celle d’une époque où l’on savait où était précisément le bien et le mal, une époque où, pour la patrie ou pour le progrès, on pouvait se représenter comme en prise avec la réalité et en capacité de le transformer. Autrement dit, exactement ce dont le cinéma de Kathryn Bigelow porte le deuil. Car même si dans le film et selon l'expression consacrée ça finit bien, il n’y a pas pour autant de véritable fin et le «bien» en question est tout ce qu’il y a de relatif, presque fortuit.

A ce titre reprend le chroniqueur du TEMPS de Genève, la dernière partie du film est évidemment consacrée à l’opération «Trident de Neptune». Ce 1er mai 2010, à 0h30 heure locale («zero dark thirty» en langage militaire), les américains attaquent le repaire de Ben Laden. Tourné de nuit en plans-séquences, cet assaut est saisissant. Oublions tout de suite Rambo, affrontant seul des hordes d’ennemis à la mitrailleuse lourde. A Abbottabad, le calme règne. Dans la lueur cadavéreuse des lunettes de vision nocturne, et d’une voix douce de loup déguisé en grand-mère, les soldats qui investissent la villa appellent les habitants par leur prénom. Un minimum de balles sont tirées avec une efficacité maximale. Bigelow se garde bien d’émettre le moindre jugement moral.

Seule la mort de Ben Laden fait au final de Maya une héroïne nationale. Et la vide d'ailleurs aussitôt de sa substance. Les derniers plans du film la montrent en effet un peu perdue sur le tarmac d’un aéroport militaire. Personnification d’une Amérique vengeresse, elle sort lessivée d’une quête épuisante, au cours de laquelle elle a forcément perdu un bout de son âme. Peut-être, la morale de ce film.

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