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La revue de presse internationale de Thomas Cluzel

5 min

Par Thomas CLUZEL

Une intervention brutale et un drame humain terrifiant. Tels sont, tout au plus, les constats parcellaires qu’autorise ce matin encore le flux d’informations en provenance du site gazier d’In Amenas dans l’est algérien. L'opération lancée hier par les autorités algériennes pour mettre fin à la spectaculaire prise d'otages aurait permis, nous dit on, la libération de 600 Algériens, ainsi que plusieurs otages étrangers. En revanche et si l’on en croit les déclarations hier soir à la télévision mauritanienne d’un porte-parole des islamistes, au moins 34 otages étrangers auraient été tués, ainsi que 15 ravisseurs.

Même si tous les détails de cet assaut ne sont pas connus, même si les informations restent encore trop confuses ce matin pour permettre un jugement définitif sur la manière dont l’armée algérienne a mené son opération, un premier constat mérite toutefois d'être dressé. Tout d'abord écrit LE TEMPS de Genève, l'armée algérienne n'aura donc pas attendu plus de 36 heures pour lancer son raid. Et l'on peut s'étonner qu'une telle décision ait été prise aussi rapidement, sans explorer toutes les pistes qui auraient, peut-être, permis d’aboutir à une solution moins sanglante. Sans doute l’armée voulait-elle éviter à tout prix de créer un précédent, qui aurait pu laisser croire qu’elle était prête à négocier avec les terroristes. A l'évidence, elle ne voulait pas laisser la situation perdurer, d’une part parce que cela aurait été un aveu de faiblesse et puis d’autre part parce qu’elle aurait pris le risque que les terroristes parviennent à s’organiser pour exfiltrer certains otages, ce qui aurait constitué une humiliation terrible.

Deuxième constat, même si on ne peut pas reprocher bien évidement au gouvernement algérien qu’une attaque survienne sur son sol, on peut en revanche s’étonner qu’une base gazière, qui constitue une cible privilégiée pour des terroristes, n’ait pas fait l’objet de mesures de protection renforcées. Et c’est d’autant plus surprenant que pendant la guerre civile, dans les années 1990, le sud du pays était parfaitement sécurisé. A l'époque pas une goutte de sang n’a été versée et les sites pétroliers et gaziers ont été préservés des attentats, alors même que l’armée était épuisée par les affrontements qui se déroulaient au nord. Or on aurait pu croire qu’en cette période plus calme, la sécurité serait plus facile à assurer.

C'est d'ailleurs également la question soulevée par le quotidien d'Alger LA TRIBUNE : il semble, dit-il, pour le moins inexplicable, avec toute l’agitation qui prévaut aux frontières algériennes, avec des pays riverains plutôt instables politiquement, mais aussi depuis le temps que la menace d’embrasement planait, qu'une incursion terroriste puisse se faire avec autant d’aisance.

Il serait sans doute facile de parler à présent d'amateurisme, d'indolence, de manque à la fois de clairvoyance et de professionnalisme de la part des autorités algériennes, dont la réputation pourtant unanimement reconnue en matière de lutte contre le terrorisme semble à présent, pour le moins, largement galvaudée. Sauf, nuance aussitôt son confrère du QUOTIDIEN D'ORAN, que les autorités algériennes se retrouvent en réalité à gérer aujourd'hui une situation, contre laquelle elles ont pensé, un temps, prémunir le pays, en ne cessant de prôner une option politique, en dépit de la guerre ouverte dont le nord du Mali est désormais le théâtre. Autrement dit poursuit le journal, si ce sont apparemment des éléments islamistes qui sont les auteurs de cette attaque contre la base gazière, cela n'exclut pas qu'elle ait eu pour concepteurs des officines déterminées à entraîner l'Algérie dans l'engagement aux côtés du camp de la militarisation totale de la solution de la crise malienne. Quoi que l'on pense, il y a manifestement volonté quelque part de forcer la main à l'Algérie et de la pousser à s'impliquer militairement plus loin qu'elle n'en a eu l'intention depuis le début de la crise malienne. Et le plus sûr moyen de l'y contraindre était de s'attaquer à ce qui la fait vivre, comprenez son industrie pétrolière et gazière.

D'où cette question importante et grave : l'Algérie doit-elle se laisser progressivement happer par la guerre au Mali et y aller interroge toujours le journal ? Certains pourraient dire qu'après l'épisode d'In Amenas, il faudra aller au Mali pour en finir avec les groupes terroristes. Mais d'autres feront aussi remarquer que c'est bien là, au contraire, le pire piège tendu à l'Algérie : un ensablement au Nord-Mali alors qu'il y a tant à faire pour protéger le territoire national.

Car ne nous y trompons pas renchérit son confrère du journal LIBERTE, la guerre ne fait que commencer au Mali. Et personne ne sait quand est-ce qu’elle arrivera à terme, et surtout si même elle aboutira à ses objectifs proclamés, à savoir la libération du nord du Mali et le retour de la souveraineté de l’État malien. En revanche, on sait aujourd’hui, au moins une chose : le prix sera très élevé. Alors que fera l’Algérie maintenant ?

Après tout, même si le pays trouvera son compte dans cette guerre, avec la perspective de se débarrasser de la menace islamiste à ses frontières sud, n'oublions pas écrit LA TRIBUNE d'Algérie, que si la France a choisi d'intervenir au nom de la démocratie pour sécuriser la région et assurer l’intégrité territoriale du Mali, c'est avant tout pour sauvegarder ses propres intérêts économiques dans la région du Sahel. Voilà les vrais objectifs inavoués d’une guerre qui commence à avoir ses premières conséquences.

Et LE QUOTIDIEN D'ORAN de conclure : Les islamistes, incultes, bornés ou illuminés servent toujours de prétexte commode pour des aventures guerrières, dont l'objectif ne se limite jamais à les combattre. L'air est connu. L'épouvantail islamiste est bien l'argument ultime pour l'Occident néoconservateur. L'éternel jeu fermé pour interdire de réfléchir. Mais que l'on ne s'inquiète pas des lendemains de carnage, les médias en rangs serrés et les experts en mission nous expliqueront qu'il ne s'agissait que d'imprévisibles dérapages ou d'inévitables dommages collatéraux.

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