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La revue de presse internationale de Thomas Cluzel

5 min

Par Thomas CLUZEL

Lorsqu'on lui demande ce qui a changé en lui depuis un an, l'homme répond qu'il ne dort plus. Autrefois dit-il, même en prison, je dormais mais à présent, j’éprouve un sentiment d’urgence. Je me dis que cette année c’est la chance de ma vie, pas pour moi-même, mais pour servir le pays. Tout est urgent et je n’ai pas droit à l’erreur. C’est un long parcours et je suis plein d’espoir d’y réussir. Alors, je dois avancer conclue-t-il, sans prêter attention aux attaques, terribles et qui ne nous laissent pas reprendre notre souffle.

Et de fait, depuis qu'il a pris la tête du pays, le nouveau président Moncef Marzouki doit faire face à une multiplication sans cesse grandissante de mouvements sociaux nourris par les frustrations sociales en Tunisie, qui fête aujourd'hui même les deux ans de sa révolution. D'o cette question posée ce matin en une du site d'information NAWAAT : Peut-on célébrer l’anniversaire de la révolution ? Car depuis la fuite du président déchu Ben Ali, le constat est malheureusement sans appel renchérit son confrère KAPITALIS : la Tunisie pédale encore dans la semoule. Le pays navigue à vue. Les objectifs de renversement du régime et de recouvrement de la dignité et de la liberté individuelle trônent encore dans le musée des œuvres inachevées. La violence politique est légion et la division règne dans le pays, alors que le Tunisien souffre dans sa chair du renchérissement de la vie et des tracas d'un quotidien de plus en plus chaotique.

Même analyse pour LE TEMPS de Tunis. Deux ans après la révolution du 14 janvier 2011, un sentiment mitigé d’inquiétude, de doute et de désillusion domine écrit le journal avant de préciser : On a l’impression que le processus initié par une jeunesse qui s’est révoltée contre l’oppression, la dictature et la corruption, connaît subitement des vents contraires qui l’empêchent d’avancer. Aujourd’hui, la transition de la Tunisie vers la démocratie se trouve toujours bloquée, les libertés publiques menacées, la justice encore sous l’emprise du pouvoir politique, les médias constamment sous pression, l’économie en berne et la situation sociale explosive. Or face à la montée des périls, la classe politique, elle, semble impuissante, voire incapable d’orienter le débat public vers les questions essentielles. Un immobilisme déconcertant, qui a entamé la confiance des Tunisiens, lesquels ne savent plus de quoi demain sera fait.

Et pourtant, en dépit de ce constat par trop pessimiste, les motifs qui poussent à l’optimisme existent toujours veut croire l'éditorialiste. Deux ans après, l’espoir reste possible dit-il. Sa concrétisation requiert simplement un sursaut salvateur des acteurs politiques, toutes appartenances confondues. C’est par ce moyen que l’on pourra s’assurer que la révolution ne sera pas confisquée et que la démocratie et les libertés seront enfin consacrées. Mais peut-on seulement encore y croire ? A ce titre, la conclusion de l'éditorialiste n'est sans doute pas franchement de nature à rassurer les Tunisiens : Que de chemin encore à parcourir.

Bien sûr, certains diront qu'il faut bien donner le temps au chaos de se décanter. Pire, le gâchis actuel est, nous dit on, le tribut de la Révolution peut-on lire ce matin en une du TEMPS de Tunis. Mais est-ce vraiment un passage obligé ? Il est grand temps de prétendre récolter une part des bénéfices de la Révolution écrit l'éditorialiste avant d'ajouter un brin désabusé : Dommage que les ferveurs du 14 janvier 2011 soient retombées en mélancolie, en suspicion, en affrontements indignes de ce pays qu’est le nôtre, qui a toujours été précurseur de tous les mouvements arabes jusqu'à actionner le mécanisme déclencheur du Printemps arabe.

Mais si, à l'évidence, les fruits sont aujourd'hui bien peu de choses face à la promesse des fleurs, faut-il pour autant tout rejeter de ce printemps tunisien ? Non tente de se rassurer ce matin l'éditorialiste du site d'information enligne NAWAAT. Autour des tables de café, au coin de chaque rue, on se fait plaisir à s’exprimer, à se confesser et dire tout ce qu’il nous était interdit de dire. On hurle même dans les mégaphones. On s’époumone à faire entendre sa voix, pour dénoncer pêle-mêle toutes les injustices du monde et exprimer tous ses malaises refoulés. Le bla-bla, ce bonheur simple de faire et de refaire le monde, ce droit élémentaire et pourtant si fondamental, vital même pour un être humain, ce plaisir gratuit de discourir librement, sans réserve aucune, de pouvoir dire tout et n’importe quoi, sans que l’on se sente surveillé de près, épié jusque dans son chuchotement, sans que l’on ait cette peur insidieuse que la langue finira par nous jouer un tour en dérapant, voilà le vrai et peut-être le seul et unique acquis révolutionnaire dont le peuple tunisien peut être réellement fier aujourd'hui. Car ne nous y trompons pas, tout peuple qui se révolte le fait d’abord pour reprendre possession de sa parole confisquée. Ce dont un peuple si longtemps opprimé, bâillonné, a le plus besoin, c’est qu’on lui redonne l’usage de sa langue et qu’on le laisse parler pour purger ses frustrations, faire resurgir tous ses ressentiments enfouis et oser formuler ouvertement toute la liste de ses espoirs.

Alors c'est vrai, deux ans passés et nous devons tous en convenir, les désillusions sont là. Elles sont énormes. Douloureuses ! Et ce n’est nullement verser dans le pessimisme que d’en faire le constat. Comme beaucoup de Tunisiens, la Révolution m’a offert des ailes et a fait naître en moi des montagnes d’espoir. Et comme beaucoup de Tunisiens, c'est l’amertume à la bouche que je reste à ce jour sur ma faim. Déçu de ne pas voir fleurir mes rêves ! Déçu de voir tant de promesses de printemps demeurer feuilles mortes ! Mais en attendant nous avons bel et bien conquis le droit de blablater ! Alors profitons-en ! Et continuons à l’exercer, au coin de chaque rue, tout autour des tables de café, à l’ombre des oliviers. Sans restriction aucune, et même avec excès de préférence ! Continuons de papoter et de papoter encore et encore. Et on finira bien un jour par en sortir quelque chose !

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