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La revue de presse internationale de Thomas Cluzel

5 min

Par Thomas CLUZEL

La scène s’est déroulée dans un deux pièces discret, sans plaque ni étiquette, au 1er étage du 147 rue Lafayette, dans le 10ème arrondissement à Paris. Un quartier sale précise ce matin le correspondant du NEW YORK TIMES, près de la Gare de chemin de fer, occupé par la classe ouvrière issue de l'immigration et où dit-il les boutiques de kebab turcs côtoient les salons de coiffure africains.

Hier, dans leur appartement, trois femmes, habituées à la clandestinité et qui se savaient surveillées ont pourtant ouvert la porte de chez elle. Un voisin déclarera plus tard avoir entendu comme des détonations, mais sans donner l’alerte. Et ce n’est que 8 heures plus tard, que le petit ami de l’une des trois femmes, sans nouvelles d’elle, découvrira des corps allongés et sans vie marqués chacun d’une balle dans la tête.

Ce matin encore, le mystère reste entier autour de ce triple assassinat. Seule certitude peut-on lire dans les colonnes du journal LE TEMPS de Genève, les trois victimes étaient toutes liées au PKK, le Parti des Travailleurs du Kurdistan, qui depuis près de 30 ans maintenant mène la lutte armée pour l’indépendance du Kurdistan turc.

Et voilà pourquoi ce triple assassinat soulève, certes, plusieurs hypothèses mais toutes axées sur des mobiles politiques, qu’il s’agisse d’un règlement de comptes internes au PKK, notamment autour de la caisse pour alimenter le Parti, ou bien d’un attentat perpétré par des ultranationalistes turcs, ou bien encore d’une opération d’agents secrets destinée à torpiller les négociations entre Ankara et le leader du mouvement de guérilla kurde, Abdullah Öcalan. Et d'ailleurs précise le journal de gauche turc RADIKAL (Radical), l'une des trois victimes de l'attentat de Paris était justement une proche d'Öcalan.

D'où ce commentaire de l'éditorialiste du journal d’Istanbul MILLIYET, l'attentat de Paris est forcément lié dit-il à la récente annonce d'une reprise des discussions entre l'Etat turc et le PKK, et ce quel que soit le commanditaire de l'assassinat. Selon lui, il est tout à fait clair que ceux qui ont planifié ce triple meurtre veulent susciter le doute et l'incertitude au sein de l'opinion kurde par rapport à la reprise du dialogue avec le chef du PKK et par conséquent saboter tout espoir de paix. Et l’éditorialiste de préciser dans cet article, publié ce matin sur le site du courrier international, même au sein du PKK, il peut y avoir des forces qui ne voient pas d'un bon œil le processus de dialogue qui vient d'être enclenché et qui pourrait conduire à terme à une solution à la question kurde.

Et de fait, la reprise du dialogue entre Turcs et Kurdes dérange reprend LE TEMPS. Ces discussions actuellement menées par le chef des services secrets avec le leader historique du PKK, Abdullah Öcalan portent, notamment, sur des avancées en faveur des droits culturels de la minorité kurde mais aussi, sur le sort des cadres combattants du PKK qui en échange de l’abandon de la lutte armée pourraient être accueillis dans des pays non limitrophes de la Turquie.

Jusqu'à hier soir tout au moins, les autorités d’Ankara affichaient un certain optimisme, même si côté kurde, on reste beaucoup plus prudent sur ces contacts. «Des progrès importants ont été accomplis», assurait le week-end dernier le vice-président du groupe parlementaire de l’AKP, le parti islamo-conservateur actuellement au pouvoir. Avant-hier, des médias turcs assuraient même qu’un accord était proche. Manière, sans doute, de rassurer l’opinion publique alors même que les accrochages entre l’armée et les guérillas sont les plus intenses depuis dix ans, avec 900 morts entre juin 2011 et novembre 2012. Reste que la reconnaissance par Ankara du rôle central d’Abdullah Öcalan dans le processus politique, Abdullah Öcalan incarcéré pourtant dans une île au large d'Istanbul, représente incontestablement une nouvelle donne, car si la guerre est possible sans Öcalan, en revanche, la paix, elle, est impossible.

Reste qu'aussi bien au sein de l’Etat que du PKK, il existe donc de féroces opposants au dialogue. Côté PKK, les combattants, notamment parmi les guérilleros installés dans le nord de l’Irak, ou au sein de la diaspora kurde en Europe considèrent qu’Öcalan, sous pression, est en train de trahir la cause d’une indépendance kurde, voire d’une large autonomie. Et puis, côté Turque cette fois-ci, on comprend aisément pourquoi ce dialogue dérange, là encore. Et pas uniquement pour des raisons liées à la question de l'indépendance. Il existe aujourd'hui une autre donnée importante : l’autonomie conquise par les Kurdes syriens, dans les zones où ils sont majoritaires risque en effet d’attiser le conflit en Turquie, d’autant que le principal parti kurde syrien est proche, justement, du PKK.

La guerre en Syrie est-elle une opportunité pour les Kurdes, c'est d'ailleurs la question soulevée ce matin par le site d'information en ligne SLATE. Réponse, oui. Soit la démocratie est instaurée et les Kurdes y gagnent au moins une plus grande autonomie locale et une reconnaissance constitutionnelle de leur peuple et de leur langue. Soit c’est toujours le chaos, avec des zones d’influences diverses et là aussi, ils peuvent en tirer profit car ils veulent reproduire ce qui s'est passé en Irak en 1992 lorsque Saddam Hussein s'est retiré du nord du pays en leur accordant l'autonomie.

Autrement dit, après le triple assassinat d'hier, toutes les hypothèses sont donc possibles reprend à nouveau LE TEMPS avant d'ajouter, dans un tel processus, le diable est toujours dans les détails. Et le NEW YORK TIMES ce matin de conclure, hier, contre la porte de l'appartement des trois victimes, six roses ont été posées, cinq rouges et une blanche.

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