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La revue de presse internationale de Thomas Cluzel

4 min

Par Thomas CLUZEL

Au sommet d'une colline ovale, la Citadelle domine le cœur de la ville. C'est là que vous emmenez tous les visiteurs. Vous les guidez sur une succession escarpée de marches de pierre, vous désignez à vos compagnons la mosquée de la Citadelle à votre gauche, et l'amphithéâtre à droite. Au café, vous achetez une bouteille d'eau car, vous aussi, la chaleur a fini par vous liquéfier. Et c'est enfin l'arrivée au sommet. Là, comme toujours, la douce brise d'ouest provoque la surprise générale. Devant cette vue majestueuse, vous tendez les bras et dans un moment de pure magie, la ville de pierres et de minarets se dévoile sous les yeux médusés de vos hôtes. C'est le moment que vous attendiez tant, le moment où les obturateurs des appareils cliquettent, comme autant d'applaudissements, le moment de vous retourner vers votre petite troupe et de lui annoncer: «Voilà d'où je viens. C'est ma ville.»

Seulement voilà, aujourd'hui, Alep n'est plus un endroit pour impressionner les touristes. Les clous et les fers à cheval antiques qui ornaient ses portes indestructibles sont désormais tordus et les lourdes planches de bois ont été brisées. Les étroites meurtrières du château, autrefois repaire d'archers, sont devenus des nids à snipers. Et la rue pavée en contrebas fraîchement rénovée draine à présent le sang des cadavres. Dans cet article, publié ce matin sur le site d'information en ligne SLATE, une écrivain américano-syrienne, originaire d'Alep, raconte.

En Syrie dit-elle, nous vivons ce qui pour la vie elle-même relève d'une aberration. Nous avons vu ce que personne n'est censé voir, nous avons défié les lois de la nature. Chaque jour, nous sommes obligés de nous confronter aux parts les plus laides de nous-mêmes, celles que nous pensions naïvement appartenir aux autres. Ce n'étaient que les autres qui pouvaient tuer leurs semblables ; il n'y avait que les autres pour bombarder des villages endormis. Ces actes, croyait-on, ne nous concernaient pas. Nous n'étions pas comme eux. Et ce sont les étrangers qui me posent la question la plus douloureuse: «Pourquoi est-ce que vous, les Syriens, vous vous entretuez?»

Autrefois, Alep était une cité faite de monuments, de douceurs et d'épices, une ville si parfaite, si belle, qu'elle portait le nom de la vache d'un prophète. Vous voulez conserver le rêve intact et séparé du cauchemar mais aujourd'hui, Alep est une ville de cendres et de sang. Les pierres laiteuses sont devenues grises et noires. Le blanc a disparu, si ce n'est dans les traces salées de nos larmes qui hachurent nos visages poussiéreux.

Dans chaque vidéo, c'est comme s'il manquait toujours quelque-chose. Et c'est quand les choses se brisent que vous en saisissez l'essentiel. Quand ils sont entiers, les objets sont compacts, rentables, efficaces. Prenez par exemple les longs intestins d'une petite fille, ils forment des circonvolutions parfaites dissimulées derrière son ventre plat, contrairement à la masse informe de chairs roses et entortillées qui déborde de son cadavre défiguré. Même la Syrie, un pays autrefois paisible et qui ne prenait avant la révolution qu'une place minime, déborde maintenant de tous les côtés, engorgeant journaux et débats internationaux de millions de mots et d'images.

Et de fait, il y a longtemps qu’elle ne fait plus de quartiers. Même décrite de manière quasi clinique par les hauts fonctionnaires de l’ONU, la guerre de Syrie déborde d’horreurs renchérit LE TEMPS en Suisse. Plus de 60 000 morts en 21 mois de conflits. On a coutume de dire qu'avant qu’une guerre ne s’arrête, les combattants doivent être suffisamment exsangues pour déclarer le match nul, ou alors le rapport de force suffisamment inégal pour qu’il y ait un vainqueur et un vaincu. Mais ici, pour l’instant, rien de tout cela ne se dessine dans un avenir prévisible.

Début 2012 poursuit son confrère libanais de L'ORIENT LE JOUR, diplomates et observateurs assuraient que Bachar el-Assad ne finirait pas l'année au pouvoir, or le chef de l'Etat est toujours fermement aux commandes et ne déplore aucune défection dans son entourage immédiat. Lui-même jure de résister jusqu'à la mort. 2012 nous a quitté sur un suspense et 2013 démarre sur un thriller. Pour les Syriens, l'année 2013 a débuté comme la précédente, au son des bombardements aériens et de l'artillerie. Dans la nuit menant au 1er janvier, seuls quelques dizaines d'hommes et de femmes, coiffés de chapeaux de père Noël, ont défilé dans un quartier du nord de la capitale. "Nous te souhaitons une année noire Bachar et bonne année à la Syrie, ont notamment scandé les manifestants sur l'air de "joyeux anniversaire".

Et le journal de Beyrouth de s'interroger : Les tragédies sont-elles le passage obligé de toute émancipation, de toute révolte contre l’oppresseur ? Est-ce forcément dans les bains de sang que se dessine l’avenir des peuples, que se concrétisent les soifs de liberté et de dignité ? Interrogations cruelles, lancinantes alors que la Syrie poursuit son inexorable descente aux enfers. Et son confrère AL MUSTAQBAL de conclure : Compte tenu de son courage exceptionnel et de sa capacité à endurer les méthodes brutales de la répression, la révolution syrienne mérite d'être entourée d'une aura de sacralité. Tout cela mérite qu'on applaudisse des deux mains.

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