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La revue de presse internationale de Thomas Cluzel

5 min

Par Thomas CLUZEL

En apparence, c’est une vidéo comparable à toutes celles qui nous proviennent, jour après jour, de la guerre en Syrie. Sauf que celle-ci devient très vite purement insoutenable : on y voit un combattant, couteau à la main, trancher le foie et le cœur d’un cadavre qui gît à ses pieds, avant de porter le cœur à sa bouche et d’en arracher un morceau sanguinolent avec les dents. Cette vidéo, qui circule sur le Net depuis dimanche a fait le tour du monde. Et devant tant de barbarie, son authenticité a longtemps été mise en doute. Du moins, jusqu'à ce que le magazine TIME n'affirme avoir retrouvé le chef rebelle, répondant au nom de guerre d'Abou Sakkar. Dans un entretien publié hier par le magazine américain, l'homme assure avoir agi de la sorte, après avoir lui même découvert dans le téléphone portable de sa victime, des vidéos montrant ce dernier en train d'humilier une femme nue et ses deux filles. Ce n'est pas nous qui avons commencé, ce sont eux qui ont tué nos enfants et violé nos femmes. Nous les égorgerons tous, prévient-t-il encore, avant de se vanter d'avoir en sa possession une autre vidéo, dans laquelle on le voit cette fois-ci découper un milicien pro-régime avec une scie, de celle, précise-t-il, qu'on utilise pour couper des arbres.

Avant même la publication de cet entretien au magazine TIME, la Coalition nationale de l'opposition syrienne a aussitôt dénoncé un acte inhumain, contraire aux valeurs morales du peuple syrien. Elle aurait même déjà commencé, nous dit-on, à placarder des affiches, pour réclamer la capture d’Abou Sakkar.

Reste que même si Internet regorge c'est vrai aujourd'hui de tueries, même si depuis le début des combats les actes et les épisodes les plus abominables sont ainsi filmés et diffusés sur les réseaux sociaux, les images de cette vidéo barbare risque néanmoins de relancer le débat sur l'envoi d'armes à la rébellion. Pour le responsable de Human Rights Watch, cité ce matin par LE TEMPS de Genève, pareille vidéo doit même en faire partie intégrante car, dit-il, la dernière chose qu’on souhaite, c’est que des armes puissent arriver entre les mains de ce genre de tueurs.

Et c'est vrai que l'Occident est aujourd'hui en plein dilemme, analyse pour sa part la SÜDDEUTSCHE ZEITUNG. Sans compter qu'il y a quelques jours à peine, une autre polémique de nature, elle aussi, à nuire à l'opposition syrienne non-islamiste en quête de soutien occidental a vu le jour, après que Carla Del Ponte, membre de la Commission d'enquête indépendante des Nations unies sur la Syrie, a affirmé, sans preuves, que les rebelles syriens avaient utilisé du gaz toxique sarin.

Arrêtez de nous vendre cette rébellion comme l'alternative au régime de Bachar el-Assad, avait d'ailleurs aussitôt commenté le QUOTIDIEN D'ORAN avant de trancher : la rébellion en Syrie est aussi barbare que le régime qu'elle combat.

Des mauvais contre des mauvais, la formule a également fait son apparition dans la presse américaine et notamment le très sérieux NEW YORK TIMES, dans les colonnes duquel on a pu lire ces mots, de l’essayiste et écrivain de droite Daniel Pipes : c’est quand elles sont occupées à se livrer bataille, que les forces répondant à cette infamante catégorie causent le moins de mal au reste du monde. Et d'en conclure que des aides ponctuelles et savamment dosées doivent être apportées au camp se trouvant être le plus faible du moment, de manière à perpétuer la sanglante impasse.

Face à ces commentaires, pour le moins cyniques, le journal libanais L'ORIENT LE JOUR préfère lui rappeler que si le peuple syrien s’est rebellé, c’est parce que le régime baassiste avait dépassé toute limite dans sa répression des libertés. Et si par ailleurs les salafistes et autres jihadistes ont fait irruption sur la scène syrienne, c’est parce que l’opposition civile a été laissée à elle-même et n’a pas obtenu l’aide espérée de la part des démocraties occidentales. En clair, si la Syrie agonise aujourd’hui, c’est parce que le rouleau compresseur baassiste poursuit son œuvre apocalyptique en toute impunité, mais aussi parce que Bachar el-Assad exploite l’épouvantail islamiste qu’il a lui-même mis en place et enfin parce que l’Amérique continue de tergiverser, de peser le pour et le contre et croit encore en la possibilité d’un accord avec la Russie et, par ricochet, avec l’Iran.

Une analyse, toutefois, que ne retient pas le magazine SLATE, pour qui, l'éclosion de groupes djihadistes en Syrie n'est pas dûe à la non-intervention occidentale. Ces groupes, dit-il, ont tout simplement été attirés par le meilleur vecteur depuis l'Irak d'une mobilisation salafiste globale. Et de préciser, à l'inverse des premiers soulèvements du Printemps arabe, la guerre en Syrie a ouvert la porte au terrorisme, car si dans les autres pays arabes, les premiers temps d'un changement pacifique avaient représenté un défi majeur pour l'idéologie d'Al-Qaïda, la violence en Syrie est en revanche aujourd'hui le creuset quasi parfait pour la renaissance du djihad mondial.

La Syrie a-t-elle ruiné pour autant le printemps arabe ? Réponse toujours du magazine SLATE : la violence farouche et quotidienne est sans doute l'exemple le plus évident, dit-il, de la manière dont la Syrie a pu dévorer le Printemps Arabe etcontribuer, notamment, à dissiper le sentiment enivrant d'un peuple arabe uni, pour renverser ses despotes. Il y a un certain désenchantement, poursuit l'article, à voir combien ce conflit a donc radicalement remodelé le monde, que le Printemps arabe avait pourtant commencé à créer. Et le magazine d'en conclure, l'analyse des effets pathologiques de cette guerre et des moyens de les contrer doivent faire partie du débat actuel, à l'heure où la communauté internationale ne sait pas comment répondre au désastre, qui se déroule encore ce matin, sous ses yeux.

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