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La revue de presse internationale de Thomas Cluzel

5 min

Par Thomas CLUZEL

“La Chine et le Japon pourraient-ils vraiment entrer en guerre pour ça ?”, titrait il y a quelques temps THE ECONOMIST avec en Une la photo d'un archipel inhabité perdu en pleine mer de Chine, tellement perdu d'ailleurs que l'hebdomadaire britannique avait même jugé nécessaire de rajouter une flèche, pour bien préciser à ses lecteurs où se situaient exactement les fameux îlots de la discorde, cinq morceaux de terre et trois malheureux rochers battus par les vents. Et le journal avait encore pousser l'ironie plus loin, jusqu'à ajouter cette fois-ci dans un coin de sa une, une tortue de mer qui répondait par ces mots : "sadly, yes". Et bien depuis hier, "hélas oui", le conflit entre la Chine et le Japon autour de la souveraineté de quelques îles perdues à mi-chemin entre Taïwan et Okinawa a semble-t-il repris de plus belle, après l'entrée d'un petit avion chinois dans l'espace aérien revendiqué par Tokyo et l'envoi ausitôt après d'une escadre de huit chasseurs de l'armée japonaise pour l'obliger à quitter la zone.

En réalité, cette incursion chinoise ne doit probablement rien au hasard puisqu'hier, rappelle ce matin le site de la DEUTSCHE WELLE avait lieu le 75ème anniversaire du sac de Nankin, symbole d’humiliation dans l’histoire de la Chine, au cours duquel des dizaines de milliers de civils et de militaires chinois avaient été tués par les troupes japonaises.

Et c'est bien là d'ailleurs tout le problème analyse pour sa part le quotidien de Stockholm SVENSKA DAGBLADET. La recrudescence de ce différend territorial montre avant toute chose le poids que peut avoir parfois le passé. Comment sinon expliquer un conflit qui contredit par ailleurs toute logique, puisque la Chine est le principal partenaire commercial du Japon et le Japon le second pour la Chine. Non décidément ces provocations de part et d'autre en disent long écrit le journal sur l'ampleur de l'influence que peut exercer l'héritage de traumatismes historiques.

Mais pas seulement nuance aussitôt LE TEMPS. Car il serait trop simple dit-il d’attribuer les disputes actuelles aux seules blessures de la Guerre. Et le journal de Genève de préciser : des motivations politiques sous-tendent les discours nationalistes dans les pays concernés. D'un côté, le gouvernement communiste chinois ne peut plus retirer aucune légitimité de l’idéologie marxiste, et encore moins de l’idéologie maoïste. Et pour cause, la Chine a certes un régime autoritaire mais surtout capitaliste, prêt à faire des affaires avec d’autres pays capitalistes, dont des liens économiques étroits avec le Japon. Et voilà pourquoi le nationalisme chinois a depuis les années 1990 remplacé le communisme, pour justifier un Etat dominé par un parti unique, situation qui nécessite d’attiser les sentiments anti occidentaux et surtout anti japonais. Et de l'autre côté, le nationalisme japonais est lui aussi nourri par des anxiétés et des frustrations, en particulier par la puissance croissante de la Chine et par le fait que le Japon dépend totalement des Etats-Unis pour sa défense. Sans compter que pour le Japon, cette orientation nationale motivée par la défensive apporte aussi un stimulus bienvenu pour un pays depuis longtemps aux prises avec une grave crise économique. Et c'est ainsi poursuit l'article, que les politiciens, les commentateurs, les militants et les journalistes de chacun des deux pays débattent sans fin d’une époque révolue, mais ne font en réalité que distordre la mémoire du passé à des fins politiques.

Et d'ailleurs, remarque le GLOBAL TIMES, la crise actuelle entre Pékin et Tokyo est née juste avant que chacun ne se prépare précisément à des changements politiques importants : Alors c'était le cas début novembre en Chine avec la transition au sommet lors du congrès du Parti Communiste. Et c'est encore le cas aujourd'hui au Japon avant les élections législatives anticipées de dimanche prochain.

D'où le commentaire ce matin du WALL STREET JOURNAL. Le moment choisi par la Chine pour cette ultime provocation ne pouvait pas être pire pour le Japon, puisqu’il intervient tous justes trois jours avant des élections qui pourraient se solder par le retour au pouvoir du nationaliste Shinzo Abe. Tous les sondages des quotidiens prédisent en effet une écrasante ­victoire du chef du Parti libéral-démocrate. Et pourtant reprend LE TEMPS ce matin, dans un pays où on exècre l’échec, la très probable nomination de Shinzo Abe comme premier ministre a de quoi surprendre. Personne ne s’attendait à son retour sur le devant de la scène politique. Durant son précédent mandat, Shinzo Abe n’avait réalisé aucune réforme majeure. Et à l’extérieur, son déni des moments sombres du colonialisme japonais avait choqué. Alors comment cette figure de la droite nationaliste japonaise décrite comme un faucon parvient-elle à convaincre aujourd'hui les électeurs de le réélire ? Shinzo Abe profite de deux facteurs. D’une part, le Japon vit sa troisième récession en trois ans et a besoin de réformes que l'actuel parti au pouvoir n’a su mener. Et d’autre part, le conservateur de droite coutumier des provocations, surfe aujourd'hui sur le nationalisme anti chinois pour se remettre en selle. Sur fond de tensions à propos de cet archipel et grâce à sa rhétorique belliqueuse le faucon garde l’ambition de redorer le blason du Japon. CQFD.

Enfin je terminerai simplement ce matin avec les mots que l'écrivain Murakami avait publié il y a quelques temps dans une tribune au journal du soleil levant, ASAHI SHIMBUN. A propos du nationalisme, celui-ci écrivait : “C’est comme de l’alcool bon marché. Cela vous saoule en quelques gorgées et vous rend hystérique. Vous parlez plus fort et devenez brutal. Mais de vos transports alcoolisés, il ne reste le lendemain matin qu’une affreuse gueule de bois.”

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