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La revue de presse internationale de Thomas Cluzel

5 min

Par Thomas CLUZEL

C'est une cellule munie d'un lit étroit, d'une salle de bain et d'une fenêtre. 20 m2 au total. Et c'est aussi la nouvelle demeure de l'ancien dictateur guatémaltèque, José Efraín Ríos Montt. Vendredi dernier, l'homme âgé de 86 ans a écopé d'une peine d'emprisonnement sans précédent, précise PRENSA LIBRE, 80 ans pour génocide et crimes contre l'humanité. Un verdict historique, rappelle encore le journal de Guatemala, puisqu'il s'agit là de la toute première condamnation pour génocide, d'un leader d'Amérique latine dans son propre pays.

Aussitôt après l'annonce du verdict, les chants des victimes, qui deux semaines plus tôt à peine n'y croyaient plus ont donc empli la salle du tribunal. Et pour cause, rarement un procès aura compté autant de revirements et d’incertitudes. La veille, précise son confrère d'EL PERIODICO, l'accusé avait enfin rompu le silence, qu'il avait maintenu pendant 24 audiences : "Je me déclare innocent a-t-il déclaré. Je n'ai jamais autorisé, je n'ai jamais signé, je n'ai jamais donné l'ordre de porter atteinte à une race, une religion ou une ethnie. Le Guatemala était en échec. La guérilla était aux portes du palais. Et mon rôle de chef d'Etat consistait spécifiquement à reprendre les rênes de la nation s'est-il encore justifié lors de son seul et unique témoignage.

En vain puisque trente ans après la période la plus sanglante du Guatemala, le tribunal a donc statué : Rios Montt a été reconnu comme étant le commanditaire de l’assassinat de 1771 indigènes, descendants des mayas, lors de 16 massacres, perpétrés par l'armée entre mars 1982 et août 1983. C'est lors de ces dix-sept mois, qui comptent parmi les plus meurtriers de la guerre civile précise EL PAIS, que la junte a appliqué la politique dite “de la terre brûlée” à l’encontre des populations autochtones, accusées de soutenir la guérilla de gauche.

Pendant les 7 semaines qu'ont duré le procès, les témoins, au rythme d’une douzaine par jour, ont puisé dans leur mémoire pour rappeler l’horreur des massacres : «Je suis venue pour demander justice», a notamment commencé Elena, lundi dernier. Comme la plupart des survivants, écrit encore l'envoyé spécial du TEMPS, Elena s’exprimait en « ixil ». Elle a raconté comment des soldats ont massacré 96 personnes de son village, le 3 avril 1982. Ses parents et ses trois frères ont été tués par balles et à coup de machette : «Les enfants et les bébés ont été jetés dans une rivière où ils se sont noyés.» Blessée par balle et la jambe fracturée, Elena, alors âgée de 8 ans, a pu quant à elle gagner la rive et se cacher. D’autres survivants encore ont raconté comment les soldats séparaient les jeunes filles pour les violer avant de les assassiner. Selon tous les témoignages, les militaires brûlaient les villages et les champs de maïs et tuaient les animaux. Ils arrachaient leur cœur aux morts avant de les entasser dans une maison et d’y mettre le feu, se souvient de son côté Nicolas.

Juan, précise le correspondant d'EL PAIS, a lui perdu sa famille le 2 septembre 1982. Il n’a eu la vie sauve que parce qu’il était parti très tôt travailler dans le champ de maïs. “Chez moi, j’ai trouvé les cadavres de ma femme et de mes enfants, âgés de 5 et 2 ans”. Pendant 7 longues semaines, les témoignages vont ainsi se succéder. 7 semaines pendant lesquelles l’ancien dictateur, lui, écoutera les récits des survivants, impassible. Sans montrer la moindre émotion, il s'est contenté d'écouter les témoignages sur la sauvagerie, avec laquelle les soldats, sous ses ordres, ont massacré des communautés rurales indigènes entières.

A présent, les victimes attendent une audience qui devrait leur permettre d’obtenir des réparations. De son côté, Rios Montt, qui bénéficiait jusqu’à l’année passée de l’immunité parlementaire, a fait appel de sa condamnation. Hier une centaine de partisans de l'ancien dictateur ont même réclamé sa libération. Mais quelle qu’en soit l’issue, après plus de dix ans de procédures, le fait même que l’ancien dictateur est passé ses premières nuits en prison est d'ores et déjà hautement symbolique. Pour les organisations de défense des victimes, qualifiés de « hippies » par l'avocat du général, la reconnaissance du génocide par un tribunal au Guatemala est une avancée spectaculaire.

En revanche, personne ne peut nier aujourd'hui que le jugement a exacerbé les passions, précise ce matin LA HORA, certains applaudissant la décision rendue, d'autres affublant les juges d'épithètes en tout genre, tous plus acrimonieux les uns que les autres. D’aucuns estiment notamment que le procès a été manipulé par la communauté internationale et que la condamnation risque de faire renaître la violence politique. «C’est un show politique international», a d’ailleurs déclaré Rios Montt lui-même à l’issue du procès.

Certes, aujourd’hui, le spectre d'un conflit plane à nouveau sur notre pays, poursuit l'éditorialiste. Et pourtant, dit-il, juger l’Histoire ne devrait pas être un motif de division. Car tourner la page du passé ne doit pas nous exposer à une répétition de l’histoire, au contraire, elle est même un chemin indispensable pour se tourner définitivement vers la réconciliation.

Et son confrère de PRENSA LIBRE de conclure à son tour ce matin, reconnaître la vérité aujourd’hui, voilà comment guérir enfin des blessures du passé.

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