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La revue de presse internationale de Thomas Cluzel

5 min

Par Thomas CLUZEL

Si «le monde démocratique» ne réagit pas, alors «je crains que l’Ukraine ne devienne une dictature». Voilà ce que déclarait-il y a peu, la fille de la plus célèbre des détenues ukrainiennes venue dénoncer à Genève la machine judiciaire qui a envoyé sa mère, Ioulia Timochenko, en prison. Un avis partagé d'ailleurs depuis par la secrétaire d'Etat américaine, Hillary Clinton, mais aussi la chef de la diplomatie européenne, Catherine Ashton, lesquelles dans une tribune publiée par le NEW YORK TIMES ont toutes deux pointer en des termes certes plus mesurées des "tendances préoccupantes". Et de fait, les élections législatives organisées hier inquiètent l'Occident, préoccupé par le recul de la démocratie en Ukraine. De l'issue de ce vote dépendrait donc l'orientation d'un pays qui pour les détracteurs du régime dérive vers l'autoritarisme.

Alors les résultats officiels ne sont pas encore connus ce matin, mais déjà les premières tendances donnent le parti du président Viktor Ianoukovitch en tête, avec 28% des voix, contre 25% pour la principale alliance de l’opposition menée depuis sa cellule par Ioulia Timochenko. Des projections donc qui tendraient à confirmer, non seulement la mainmise du président Ianoukovitch sur le pouvoir, mais aussi le besoin d’un renouveau dans ce qui reste des forces de la Révolution orange. En clair, dans ce pays qui depuis le retour aux affaires de Ianoukovitch s’enfonce pourtant chaque jour un peu plus dans le népotisme et la corruption, c'est bien le manque d’idées de l’opposition qui devrait encore une fois permettre au Parti des Régions du Président de s’imposer.

Alors tout d'abord, Viktor Ianoukovitch rappelle le magasine de Cracovie NEW EASTERN EUROPE a rassemblé presque tous les pouvoirs entre ses mains. Et ce qu’il a fait avec l’appui d’autres politiciens, précise toujours le journal cité par le site d'information en ligne PRESSEUROP ne mérite qu’un seul nom : c’est un coup d’Etat, pur et simple. En modifiant la Constitution, il a réinstauré d’anciens privilèges dans l’institution présidentielle qu’il se trouve occuper, comme par hasard. Et tout en marginalisant le rôle à la fois de l’exécutif, du législatif et du judiciaire, il a empêché le peuple et l’opposition de s’exprimer. Même analyse pour LE TEMPS de Genève : Après l’échec de la Révolution orange de 2004, la reprise en main du pouvoir par Ianoukovitch a été extrêmement rapide. L’administration, la justice et la plupart des chaînes de télévision ont été mises au pas, quant aux services secrets, à la police et à l’armée ils ont tous été mis sous contrôle. Ianoukovitch tente de créer une monarchie en Ukraine peut-on lire toujours dans les colonnes du journal, mais personne ne veut d’un nouveau tsar.

Et pourtant, alors même que l’Etat ukrainien est donc miné aujourd'hui par la corruption et le népotisme, et bien l'opposition, du moins si l'on en croit les résultats encore partiels du scrutin d'hier n'aurait pas réussit à s'imposer. Alors bien sûr, Ioulia Timochenko prétextera sans doute à raison que ces élections ne pouvaient de toute façon pas être honnêtes. Et si l’on considère comme probables les cas de fraudes observées au cours de la journée d'hier par l'opposition et plusieurs observateurs ukrainiens, notamment l'achat de voix d'électeurs pendant le scrutin, alors les craintes de Ioulia Timochenko sont effectivement en partie justifiées. Mais si l’on estime que l’absence totale d’idées durant la campagne constitue en elle-même une malhonnêteté, alors le parti de Timochenko est tout aussi coupable que les autres.

C'est en tous les cas l'analyse sévère que fait l'hebdomadaire de Kiev LE MIROIR DE LA SEMAINE (DZERKALO TYJNIA). Dans cet article publié par le courrier international, l'éditorialiste estime que les ukrainiens n'ont pas eu droit à un affrontement décisif entre le bien et le mal et ce en dépit des efforts peu convaincants de l’opposition pour nous persuader qu’il s’agissait bien de cela. Au contraire, toute la campagne aura été marquée par le manque de talent des candidats, encore qu’il soit injuste sans doute de qualifier en bloc 5 500 candidats de ramassis d’incapables sans aucun principe. Quoi qu'il en soit cette campagne a brillé par son manque évident de courage et d’enthousiasme, voire de cruauté, tous ces ingrédients qui donnent habituellement de la saveur à un véritable bras de fer politique. Aujourd'hui, force est de constater que les visages omniprésents sur les affiches et les ­slogans simplistes ne suffisent pas à mobiliser les électeurs poursuit l'article. Pire, ils ne font qu’accroître la ­confusion. Les manipulateurs occupent le devant de la scène au détriment des intellectuels, les illusionnistes éclipsent les idéalistes. Autrefois, on disait que personne ne lisait les programmes électoraux. A présent, personne ne se donne plus la peine de les rédiger.

Même analyse pour son confrère de Kiev, LA SEMAINE UKRAINIENNE (OUKRAÏNSKI TYJDEN). Beaucoup de citoyens aujourd'hui se sentent impuissants. Les gens qui ont fait la “révolution orange” en 2004 et en particulier les jeunes sont désormais totalement désabusés. Ils ont tourné le dos à la politique, ils n’ont plus foi en l’avenir du pays, et personne ne s’adresse à eux. Seul un système ouvert et pluraliste serait susceptible de les séduire, mais au lieu de cela, nous avons un système soumis aux intérêts des oligarques. Les Ukrainiens en ont assez, ils préféreraient même quitter leur pays écrit l'éditorialiste. Il n’existe aucun dialogue public constructif. Les forces politiques ne s’écoutent pas les unes les autres. Le gouvernement dénie à l’opposition toute dimension positive, et l’opposition fait de même vis-à-vis du gouvernement.

Face à tout cela, on se demande si l’Ukraine n’a pas besoin d’une autre révolution démocratique. Mais il va falloir attendre l’arrivée à maturité d’une nouvelle génération, soit vingt-cinq ans au moins. Parce qu’on ne peut pas faire la révolution tous les dix ans. Ce qui est sûr conclue son confrère de Kiev, c’est que le mensonge et l’indifférence ont d’ores et déjà gagné. La question à présent est de savoir combien de temps cela va-t-il encore durer.

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