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La revue de presse internationale de Thomas Cluzel

4 min

Par Thomas CLUZEL

Qui peut bien décrire aujourd'hui Bachar el-Assad comme un homme “formidable”, “civilisé et absolument européen” ? Réponse : Alexandre Loukachenko, le président biélorusse qui un mois tout jute après des élections législatives boycottées par les grands partis de l'opposition de son pays a accepté d'accorder un entretien au patron du quotidien britannique THE INDEPENDENT : Evguéni Lebedev. Un entretien rare donc à lire ce matin sur le site d'information en ligne PRESSEUROP.

Alors la scène se passe à Minsk, dans les bureaux faussement grandioses du dernier dictateur en Europe. Un faux feu brûle dans la cheminée et les bûches en plastique éclairent faiblement son profil gauche. Et le patron du journal de Londres de raconter. Loukachenko s’appuie sur son dossier et me fixe du regard.

Il décrit Bachar El Assad, mais aussi Saddam Hussein et mentionne parfois le colonel Kadhafi, de quoi susciter ce commentaire : On dit que l’on peut juger un homme aux personnes qu’il fréquente. Si c’est le cas, les connaissances de Loukachenko ne présagent rien de rassurant. Il se rappelle notamment les conversations familières qu’il avait avec l’ancien dictateur libyen : Je lui ai dit, Mouammar, tu dois résoudre toi-même la question de l’Europe ! Puis il m’a parlé de ses relations avec Sarkozy. Loukachenko se souvient aussi, d’un air sombre, de la façon dont le monde occidental s’est retourné contre lui sur la question irakienne. Des émissaires américains sont venus me voir avant la crise en Irak dit-il et m’ont demandé de déclarer publiquement qu’il y avait des armes nucléaires dans ce pays. Ils ont même ajouté que le Belarus en profiterait en termes d’investissements. Il suffisait que je les soutienne. Mais j’ai refusé. J’ai répondu que c’était impossible car il n’y avait pas d’armes nucléaires dans ce pays. Leur réponse ? On vous croit, mais la machine de guerre est déjà enclenchée et on ne peut plus l’arrêter’. Et le dictateur d'insister : Je peux vous jurer que cette conversation a eu lieu, qu’un homme est venu me voir et que nous avons discuté de cette question ici même. Il y a deux poids, deux mesures dit-il. Les Américains veulent nous imposer le système démocratique. Qu’ils aillent installer la démocratie en Arabie saoudite ! Est-ce que mon pays ressemble à l’Arabie saoudite ? Non ! Alors pourquoi ne font-ils pas campagne là-bas interroge toujours le président biélorusse avant d'ajouter : vous êtes des bandits. Des bandits démocrates. Vous avez détruit les vies de milliers, voire de millions de personnes, en Irak et en Afghanistan. Tous les jours, le monde occidental essaie de me rendre démocrate à coup de matraque. Si c’est ça leur démocratie, ils peuvent se la garder !

Alors comment Loukachenko réussit-il pour sa part à justifier son règne ? Dans l’ensemble commente toujours le journal britannique, le Belarus c'est vrai a enregistré de bons résultats économiques depuis l’arrivée au pouvoir de Loukachenko. En 2005, le FMI a confirmé qu’au cours des sept années précédentes, son gouvernement avait divisé par deux le nombre de pauvres et conservé la distribution des revenus la plus juste de toute la région, de même que les meilleurs systèmes en matière de santé, d’éducation et de sécurité. Autant de résultats obtenus grâce à la méthode soviétique, puisque 80 % de l’industrie et 75 % des banques étaient aux mains de l’Etat. Mais attention poursuit l'article, il ne faut pas oublier que la méthode soviétique implique également la privation de libertés fondamentales.

Et d'ailleurs, arriver à Minsk aujourd'hui revient à mettre les pieds dans un monde qui, au moins dans le reste de l’ex-URSS, a disparu depuis vingt ans. Des agents de sécurité en civil font des rondes dans tous les lieux publics et même dans certains bars, les services de renseignement qui s’appellent toujours KGB sont situés au cœur de la capitale et une statue de Lénine trône toujours au centre de la ville. Et c'est également la raison pour laquelle la capitale donne l'image d'une ville impeccable mais vide.

Voilà pourquoi la comparaison avec le temps de l’Union soviétique est donc inévitable. C'est d'ailleurs ce que décrivait lui aussi récemment l'hebdomadaire moldave LE TEMPS. Une première impression d'ordre et de tranquillité. Et puis quand le journaliste demande à des passants s'ils partagent son sentiment ? La réponse ne se fait pas attendre : c'est tranquille comme dans un cimetière. Ici, on lave nos rues et nos cerveaux. Et de fait, un ordre de cimetière règne au Belarus. Dans le métro ou dans les magasins, les gens ne sourient pas raconte encore le journaliste, ils avancent le regard baissé. J'ai vu la peur et l'absence d'espoir dans leurs yeux. A la télévision dit-il je n'ai vu que des nouvelles teintées d'une certaine rhétorique antioccidentale, assurant que l'effondrement de la zone euro et de l'Union européenne serait imminent et que dans ce contexte trouble, le Belarus est une oasis de paix et de prospérité, même si la plupart des gens vivent à la limite du seuil de subsistance.

Et le journaliste de préciser encore, à l'époque soviétique, on ne savait pas comment on vivait en Occident, mieux encore dit-il on était convaincu de vivre dans le pays le plus démocratique, le plus riche et le plus puissant du monde. Aujourd’hui, les Biélorusses se rendent en Pologne et en Lituanie pour faire des achats ou pour aller à l'université et l'Union Européenne exerce une constante attraction sur leur existence. Et de conclure, je ne crois pas que le silence de cimetière puisse durer encore longtemps.

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