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La revue de presse internationale deThomas Cluzel

5 min

Par Thomas Cluzel

Pour tous ceux qui ont suivi l’audience de la Cour Suprême, retransmise en direct à la télévision, mieux valait ne pas être cardiaque, car le suspens aura duré jusqu’au dernier moment. Jusqu’à sa libération.

Reforma
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Florence Cassez est donc libre. « Libre ». A l’instar du journal REFORMA, le titre est bien entendu à la une ce matin de toute la presse mexicaine. Sans la déclarer coupable ou innocente, la Cour suprême a en effet ordonné hier la libération immédiate de la française, laissant sans effet donc sa condamnation à 60 ans de prison.

Disons le tout de suite, sa libération n’a pas réjoui tout le monde au Mexique. L'un des otages notamment s’est déclaré dégoûté par la décision de la Cour Suprême, qualifiant même son pays et ses institutions judiciaires de porcherie. Sur Twitter, certains se demandent également si nous ne sommes pas en train d’oublier les victimes.

En revanche, pour la presse mexicaine cette fois-ci, pourtant très agressive à l'égard de "la diabolique" comme on la surnommait auparavant, cette libération ne semble pas constituer franchement une surprise. Car même si l'arrestation de la jeune femme en décembre 2005 avait été unanimement saluée par l'opinion publique mais aussi par les médias, bien trop contents de trouver enfin un bouc émissaire au fléau qui semait la terreur dans le pays, comprenez la multiplication et la banalisation des enlèvements contre rançon, depuis, la presse mexicaine avait lentement changé son fusil d'épaule en commençant à publier des contre-enquêtes, jusqu'à admettre que la française n'avait pas eu de procès équitable. Et tous de revenir donc ce matin sur les irrégularités qui ont entaché l'arrestation puis le procès de la jeune Française.

Entre manipulations médiatiques, vrais certitudes et quelquefois petites convictions, la réalité c’est que cette affaire s’est transformée en véritable cauchemar politico-mafieux. Mais alors, que se cache-t-il derrière ce que la France qualifiait jusqu'à présent de « déni de justice » et qui s’apparente vraisemblablement à une affaire de vengeance ?

Pour l'hebdomadaire PROCESO, pas de doute, l'ancien gouvernement Calderón avait fini par convertir le cas Cassez en emblème de sa propre impunité et notamment de celle de son ministre de l'intérieur García Luna. Au moment des faits précise son confrère du GRAND JOURNAL, Garcia Luna est directeur de l’AFI, l'Agence fédérale d'investigation, sorte de FBI mexicain. Calderón, lui, vient d’être élu président du Mexique et il a déjà annoncé la couleur : il veut lutter contre le crime organisé. Or la situation est catastrophique et les résultats de la police désespérants. Garcia Luna doit donc réaliser un gros coup médiatique pour s’attirer les grâces présidentielles. L’affaire Cassez lui en donnera justement l’opportunité et le coup politique sera réussi puisqu’il sera en effet nommé ministre de l'Intérieur. Seulement voilà, quelques mois plus tard à peine, les autorités admettent que l'interpellation de Florence Cassez était en réalité un montage de toutes pièces de l'AFI, dirigé à l'époque par son actuel ministre de l'intérieur. Impossible dès-lors pour le président Calderón de destituer un ministre qui représente la ligne centrale de son combat contre les cartels et qu’il vient de nommer contre d'ailleurs la recommandation de ses plus proches conseillers. L’affaire débute donc exactement avec le sexennat du président, ce qui augure un parcours du combattant pour tout opposant au pouvoir. Faux témoignages, faux en écritures, faux reportages, presse manipulée, tout sera fait dès-lors pour ternir l’image de Florence Cassez, victime d’un président otage d’un super ministre.

Et à cela on pourrait encore ajouter l’affaire dans l’affaire. Lorsqu’il s’installe au Mexique, le frère de Florence Cassez, Sébastien, commence par travailler dans une entreprise de distribution d’équipements paramédicaux. Il est ensuite contacté par un groupe qui lui propose d’ouvrir une filiale. La collaboration durera deux ans. Et puis s’estimant mal payé, Sébastien fini par donner sa démission pour créer sa propre entreprise. Sauf que la compagnie ne l’entend pas de la même oreille. Il décide alors de prendre un avocat pour faire valoir ses droits. Et peu de temps après, le 21 décembre 2004, il reçoit des menaces de mort et de kidnapping. Il fait une déposition au ministère public et en retour, la compagnie l’attaque en justice, en l’accusant de lui avoir volé des équipements. Quel rapport me direz-vous avec le cas de sa sœur ? Celui qui était au départ son associé avant de devenir son pire ennemi est un juif mexicain d’origine libanaise, qui représente de nombreuses sociétés au Mexique, dont des entreprises d’armement et d’équipement pour les forces militaires et policières. Et surtout il est l’ami de Garcia Luna, le directeur de l’AFI et futur ministre de l’Intérieur qui orchestrera de toutes pièces l’interpellation de sa sœur.

Voilà pourquoi poursuit le journal, l’affaire Florence Cassez était de la « plus haute importance » pour la justice mexicaine, parce que l’une des graves carences qui existent aujourd'hui au Mexique, ce sont précisément les irrégularités et les abus qui sont commis quotidiennement dans une procédure pénale. Or la décision hier de la Cour suprême arrive à un moment où la réforme constitutionnelle, qui replace la présomption d’innocence, mais aussi l’interdiction de la torture et des fabrications de preuve au centre de la procédure, marque un moment historique pour la justice mexicaine. L’affaire Cassez représente donc aujourd’hui un enjeu beaucoup plus large écrit son confrère d'EL UNIVERSAL, une décision en faveur de tous ces Mexicains qui, tous les jours, sont victimes de tromperies de la part des autorités.

Mardi dernier, l’éditorialiste du journal REFORMA écrivait que l’affaire Cassez touchait le Mexique dans sa chair. Devant le monde, les autorités ont commis des violations. Et le plus grave serait que la plus haute autorité juridictionnelle reste dans l’indécision. Hier, elle a tranché. Florence Cassez est libre.

**> En complément de cette revue de presse, écoutez l'entretien exclusif pour notre site de Renaud Candelier avec Patrick Baudoin, avocat de la Fédération internationale des droits de l'Homme :**

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Florence Cassez libérée
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