LE DIRECT
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.

La revue de presse internationalede Thomas Cluzel

5 min

Par Thomas CLUZEL

Mystère et pouvoir. C'est ainsi que LA REPUBBLICA a choisi de résumer la vie d'un homme, dont il n'est décidément pas facile de raconter l'histoire, tant celle-ci nous apparait vertigineuse. Car lorsque vous parlez de Giulio Andreotti, vous parlez de l'Italie, toute l’Italie, précise encore ce matin le journal de Rome. Un homme qui aura connu non seulement deux guerres mondiales, mais également la monarchie, le fascisme, pas moins de sept pontificats et six procès contre la mafia. Autrement dit, vouloir retracer aujourd’hui sa vie, reviendrait à dresser le profil de tous les hommes qui ont fait l'histoire de notre pays.

Et d'ailleurs, la seule liste des surnoms qui lui ont été attribués au fil des ans, «le Renard», «le Sphinx», «Belzébuth», «l'Inoxydable», «le Petit Bossu», «le Pape noir» ou bien encore «il Divo» suffit probablement à elle seule, pour comprendre que cet homme n'aura pas laissé indifférent. Et comment pourrait-il en être autrement, lui dont le CV était sans doute le plus long des hommes politiques italiens : sept fois président du Conseil et 25 fois ministre de 1954 à 1992.

"Le pouvoir n'use que ceux qui n'en n'ont pas". Cette phrase restée célèbre, était donc signée l'homme politique le plus puissant de l'histoire de l'Italie, décédé hier à l'âge de 94 ans.

Bien sûr, Andreotti, mort en une matinée de pluie, dans sa Rome natale, semblait avoir déjà disparu depuis longtemps, concède L'ESPRESSO cité par le courrier international. Il s'en était déjà remis plus ou moins consciemment à l'éternité de sa légende noire et de son image : des oreilles de chauve-souris, une bosse dans le dos, des yeux entrouverts derrière ses lunettes, des lèvres fines et de longs doigts fuselés. L'image de l'immortalité du règne démocrate chrétien.

Homme symbole de la Démocratie chrétienne, le parti qui a dominé et polarisé la vie politique de la fin de la Seconde Guerre mondiale jusqu'au début des années 1990, Giulio Andreotti avait été élu sénateur à vie en 1991. Et bien qu'il ait été longtemps le principal représentant de la Démocratie chrétienne, Andreotti était aussi une personnalité controversée et honnie.

En un demi-siècle de vie publique, Giulio Andreotti a fini par être identifié comme l'emblème d'un pouvoir qui naît et se nourrit des zones d'ombres. Pour ses ennemis politique et ses détracteurs, écrit LA STAMPA de Turin, il avait une réputation d'homme politique cynique et machiavélique que lui-même, au fond, aimait cultiver.

Il connaissait tous les rouages de la politique, renchérit encore LE TEMPS de Genève, n’hésitant jamais à manœuvrer en coulisses pour s’imposer et se maintenir au sommet. Pour preuve, cet anticommuniste avait été, en 1976, à la tête du premier gouvernement «d’une large entente» entre les adversaires irréductibles de l’époque, démocrates-chrétiens et communistes, pour faire face à une impasse politique similaire à celle vécue il y a trois mois à peine par l’Italie. D'ailleurs, le président de la République, Giorgio Napolitano, avait lui même récemment invoqué l’expérience du gouvernement Andreotti de 1976 pour sortir le pays du bourbier politique. Et d’une certaine manière, le cabinet actuel d’Enrico Letta, qui rassemble aujourd'hui les ennemis d’hier, démocrates et berlusconiens est une réplique à trente-cinq ans d’intervalle de l’expérience de Giulio Andreotti.

­Mais s'il était admiré et craint par ses partisans, l'homme était tout autant honni par ses adversaires. Car Andreotti, rappelle le CORRIERE a eu aussi des rapports étroits avec la Mafia. Plusieurs fois, même, il sera jugé pour association avec la mafia sicilienne et notamment pour avoir été le commanditaire de l'homicide en 1979 d'un journaliste d'investigation. Mais il réussira toujours à sortir indemne de ses procès, en faisant jouer la prescription, alors que ses liens avec Cosa Nostra étaient connus dès 1980, souligne de son côté IL FATTO QUOTIDIANO. En 1996, dans un procès sans précédent, Tommaso Buscetta, le plus célèbre repenti de la mafia avait même témoigné à visage découvert, face à l'ex-président du Conseil. Il avait accusé Andreotti d'avoir offert son aide à Cosa Nostra en échange de son soutien électoral en Sicile.

C'est d'ailleurs ce personnage sulfureux, aux multiples zones d'ombre, que le réalisateur Paolo Sorrentino avait décidé de mettre en lumière dans son film "Il Divo", prix du jury à Cannes en 2008. Un film à charge où Andreotti y est décrit comme un machiavel cynique aux liens troubles avec le Vatican et la mafia, accusé d’être impliqué dans plusieurs morts suspectes et autres attentats qui ont marqué la deuxième partie du XXe siècle en Italie. «Pour quelqu’un qui fait de la politique, il vaut mieux être critiqué qu’ignoré», avait-il d'ailleurs réagi, après avoir vu le film.

Au fil des ans, Andreotti était ainsi devenu l'incarnation du mal absolu, écrit pour sa part L'ESPRESSO, le journal qui note que l'homme était par ailleurs fasciné par le Diable, qu'il citait beaucoup plus que Dieu.

Qu’est ce que je veux que l’on inscrive sur ma tombe ? Ma date de naissance et celle de ma mort, comme tout le monde. Voilà ce que Giulio Andreotti avait répondu, lorsqu’on lui demandait de quelle manière il souhaitait que l’on se souvienne de lui. Et puis, précise encore ce matin LA REPUBBLICA, il avait aussitôt ajouté : Quand vous lisez aujourd’hui les mots inscrits sur les pierres tombales, vous vous dites, décidément, il n’y a que les bons ici et vous vous demandez alors où peut bien se trouver le cimetière pour les méchants ?

Hier sa secrétaire particulière a prévenu que Giulio Andreotti n'aurait pas de funérailles d'Etat. Elle n'a pas précisé en revanche quel serait l'épitaphe. De son côté, en rappelant ce matin l'une de ses dernières déclarations, L'ESPRESSO, semble faire une proposition. Récemment, Andreotti avait déclaré : pour certaines choses et pour certains choix que nous avons faits, nous méritons l'enfer.

L'équipe
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......