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La Russie ou la mort de l'opposition.

5 min

Par Thomas CLUZEL

Hier, à 48 heures seulement du nouvel an, la Russie a trouvé le moyen de signer avec le talent qu’on lui connaît, l’épilogue d’une année que Vladimir Poutine aura décidément marquée de son empreinte, depuis l’annexion de la Crimée au conflit dans l’est de l’Ukraine. Au terme d’une lecture inhabituellement rapide du jugement, moins d’une 15aine de minutes, là où il n'est pas rare que la lecture des décisions de justice dure plusieurs heures, un tribunal de Moscou a en effet reconnu coupable d’escroquerie Alexeï Navalny et l'a condamné à trois ans et demi de prison avec sursis.

Un jugement lui-même plus rapide que prévu, puisque pour arriver à ses fins, la justice russe avait brusquement décidé la veille d'avancer la date du jugement, initialement prévue pour la mi-janvier. Manière, clament les critiques, de prendre les opposants de court pour éviter des manifestations contre un procès politique.

Car si ce jugement est en effet considéré par beaucoup comme faisant partie intégrante d'une campagne de répression de l'opposition, c’est parce qu’il y a trois ans rappelle LE TEMPS de Genève, Navalny avait mené les protestations de masse contre Vladimir Poutine alors candidat à la présidentielle. Et voilà pourquoi, même si sa popularité et son influence sont plus que limitées, Alexeï Navalny, avocat de formation était considéré, à 38 ans, comme le plus charismatique et le plus farouche opposant au président russe.

Toujours est-il que si l’opposant numéro un du Krémlin a été condamné hier, ce n’est pas pour son rôle de pourfendeur de la corruption des élites russes, mais au contraire, pour détournement de fonds, rapporte THE MOSCOW TIMES, le journal qui précise par ailleurs que le frère d’Alexeï Navalny jugé dans la même affaire a lui aussi été condamné à 3 ans et demi de prison mais ferme. La justice leur reproche d'avoir escroqué une filiale russe de la société française de cosmétiques Yves Rocher en surfacturant leurs services. Les deux frères ont été reconnus coupables d'avoir détourné 27 millions de roubles, soit un peu plus de 380.000 euros, entre 2008 et 2012.

Et pourtant, l'entreprise française de cosmétiques qui avait effectivement déposé plainte avait fini par la retirer, indiquant n'avoir subi aucun préjudice. La société est-elle la victime dans une affaire dont les implications la dépassent ? A-t-elle été manipulée par les autorités ? Ou bien est-elle soucieuse de plaire au pouvoir dans un marché clé ? Car l’enjeu, précise LE DEVOIR de Montréal est considérable pour Yves Rocher. La Russie représente son deuxième marché après la France et sa filiale en Europe de l’Est compte pour 15 % de son chiffre d’affaires, soit près de 3 milliards $. Quoi qu'il en soit, les partisans de Navalny eux se sont déchaînés hier sur la page Facebook de la marque : parmi les commentaires on retiendra ceux-ci : « Monstres », « Brûlez en enfer » et « Je vous souhaite de faire faillite le plus vite possible ».

Et puis au-delà de ce que l'on appellera l'affaire dans l'affaire, une question demeure : qu'est ce que le pouvoir avait à gagner avec la condamnation de Navalny ? Réponse du journal de Moscou NEZAVISSIMAÏA GAZETA cité par le Courrier International : d’un point de vue strictement politique, rien. L'activiste était suffisamment marginalisé. Avec son casier judiciaire, il lui était déjà impossible de participer à aucune élection avant longtemps. Son Parti n'avait d'ailleurs même pas été enregistré. En revanche, d'un point de vue strictement tactique, enfermer et réduire des opposants au silence se justifie évidemment pleinement aux yeux du pouvoir. Et de fait, il a suffit de débarrasser la rue de Navalny et d’Oudaltsov, l’autre opposant radical mais de gauche, pour que le mouvement de protestation se disperse totalement.

Le mouvement des Rubans blancs, ainsi qu’on l’a nommé, vient d’ailleurs de fêter son troisième anniversaire dans un silence assourdissant. Et pour cause, puisque les principaux leaders, fauchés par l'appareil de répression sont tous actuellement hors d'état de nuire. Et le journal de Moscou d’expliquer que la première erreur stratégique du mouvement des Rubans blancs aura d’abord été de sous-estimer le pouvoir, mais également de surestimer ensuite ses propres capacités. Car avec pour seuls leviers les meetings, les manifestations et les actions publiques, le mouvement a très vite atteint ses limites. A présent, l'activisme d'opposition se trouve, selon les sondages, à un niveau extrêmement bas. Aucune formation d'opposition n'a progressé. Et à la place des populistes et de l'extrême gauche, le centre de gravité de l'opposition n’est plus représenté aujourd'hui que par l'ex-oligarque libéré de camp, Mikhaïl Khodorkovski, interdit de territoire.

Pendant ce temps et à l’inverse, Vladimir Poutine lui atteint des niveaux records de popularité, jusque-là inchangée. Et ce en dépit de la crise économique qui frappe la Russie, sur fonds de sanctions occidentales et de chute des prix du pétrole. Comment cela est-il encore possible ? Réponse de la FRANKFÜRTER ALLGEMEINE ZEITUNG cité par Voxeurop : le président a gagné le soutien des Russes, dit-il, en leur montrant qu’il avait le pouvoir d’instaurer la sécurité et l’ordre, après le chaos et l’effondrement des années Eltsine, mais aussi de leur offrir un monde tel qu’il se l’imaginent dans leurs rêves. En clair, après la perte de son empire colonial, Poutine a donné à la Russie l’impression qu’elle se réveillait après des années de faiblesse.

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