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La situation en Turquie vue d'ailleurs

4 min

Par Thomas CLUZEL

Cela ressemble à une mauvaise plaisanterie. Tellement pas drôle d’ailleurs qu’on a dû mal à la croire. Et pourtant, ce week-end, le ministre syrien de l’information s’est exprimé dans les médias officiels de son pays, pour faire part de son sentiment sur les manifestations en Turquie. Et il a notamment estimé que le 1er ministre Erdogan conduisait son pays comme un terroriste.

Bien entendu, personne n’est dupe de la supercherie et l’on imagine tout à fait les raisons qui poussent aujourd’hui le régime de Damas à s’en prendre ainsi à son ancien allié, lequel s’est peu à peu détourné de Bachar el-Assad, après les premiers moments de répression du peuple syrien.

En revanche, parce que le parallèle c’est vrai est tentant, une question demeure depuis que les images des manifestations de ces derniers jours et surtout leur répression disproportionnée par la police turque ont fait le tour du monde : la place Taksim à Istanbul aujourd’hui est-elle la place Tahrir du Caire hier ? Car ce qui, au départ du moins n'était qu'une banale manifestation contre un projet de rénovation urbaine semble s'être transformé en un large mouvement insurrectionnel, que certains, écrit ce matin l'éditorialiste de L'EXPRESSION d'Alger, assimilent tantôt au «printemps arabe» tantôt au mouvement des «indignés».

C'est en tous cas l'analyse défendue également par son confrère d'EL WATAN, pour qui la place Taksim sonne, ironie du sort, comme celle de Tahrir. Et d'en déduire qu'en ce début d’été, le printemps s’est bel et bien invité en Turquie. Car le fait est, écrit le journal, que le fameux refrain emblématique du Printemps arabe «le peuple veut la chute du régime» a été copieusement entonné dans les rues d’Istanbul et que les revendications politiques dépassent à présent largement la simple contestation d’un projet urbanistique mal emballé. Autrement dit, poursuit l'article, on est là véritablement face à un soulèvement populaire qui n’est pas loin de ressembler à ceux d’Egypte, de Libye, du Yémen, de Tunisie et évidemment de la voisine Syrie. La sanglante répression de ces manifestations laisserait donc craindre le pire dans ce pays. Or c’est un peu l’arroseur arrosé, car Erdogan, qui s’est autoproclamé porte-voix des peuples arabes contre leurs dictateurs, fait désormais face à une même épreuve, même si, l’intensité des manifestations n’a pas encore atteint son point de non-retour.

Alors l’écume du Bosphore sera-t-elle aussi débordante que celle du Nil ? Sur le site du magazine SLATE, une journaliste autrefois en poste à Istanbul estime pour sa part que si ces manifestations témoignent, certes, d’un ras-le-bol général contre le gouvernement, pour autant, les Turcs qui sont descendus dans la rue ne l'ont pas fait pour réclamer un changement de régime, ni même de nouveaux acquis ou une amélioration de leur condition de vie, mais avant tout pour défendre une ambiance, une ville, un style de vie, cette sorte de «movida» stambouliote auxquels ils tiennent et qui est aujourd'hui mise à mal par une série de mesures et de lois comme, par exemple, la restriction de la vente et de la consommation d'alcool. Deuxième différence de ce possible printemps turc : le parti au pouvoir a été élu démocratiquement à trois reprises et à chaque fois, de manière plus confortable. Or ce gouvernement, issu des urnes peut se vanter de beaux succès économiques. Et si sa politique ultralibérale a pu, c'est vrai, creuser les inégalités, elle a tout de même permis d’accroitre le niveau de vie des Turcs en dix ans. Et puis troisième différence, à l’inverse et au contraire absolu de ce qui s’est passé dans les révolutions arabes, c’est le parti proche de la mouvance des Frères musulmans égyptiens, tunisiens et syriens, l’AKP de Recep Erdogan qui est aujourd'hui contesté. Et c’est son principal parti d’opposition, laïc, nationaliste et républicain qui aimerait récupérer le mouvement.

Voilà pourquoi, appeler cela un printemps turc serait trop dramatiser, écrit de son côté le quotidien HURRIYET. Cela pourrait, éventuellement, tourner comme cela s'il existait des forces d'opposition en Turquie capable d’arrêter le one man show du Premier ministre, mais le quotidien en doute. En revanche, dit-il, ce qui s’est passé la semaine dernière marque bel et bien la première défaite politique du premier ministre. C’est la première fois, qu’autant de Turcs ont su dire non d’une seule voix à leur gouvernement. Sans compter que la décision d'Erdogan de retirer samedi dernier les forces de l'ordre de la place Taksim a été aussitôt considérée comme une première victoire par les manifestants, qui ne comptent pas s'en satisfaire.

Ce qui est sûr, peut-on lire encore ce matin dans les colonnes du TEMPS de Genève, c’est que l’image d’Erdogan comme un leader extrêmement populaire, invincible et intouchable est donc aujourd'hui écornée. D’autant que d’autres figures au sein de son parti ont tenu des discours beaucoup moins intransigeants sur les manifestations, à commencer par le président de la République lui même. Or c’est important pour les équilibres au sein du parti au pouvoir, estime toujours le journal, qui rappelle que 2014 sera une année électorale, avec un scrutin municipal et un scrutin présidentiel que l’actuel premier ministre espère toujours remporter.

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