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"La Vie d'Adèle" d'Abdellatif Kechiche vu par la presse tunisienne

5 min

Par Thomas CLUZEL

Dans un gouvernement dominé par les islamistes et où même le camp dit «moderniste» s’effarouche encore pour la poitrine d'Amina, la Femen tunisienne qui sera jugée d'ailleurs jeudi prochain, dans un pays où le Ministre des droits de l’homme, lui même a récemment déclaré sur un plateau de télévision que l’homosexualité était une perversion sexuelle et une maladie mentale, on imaginait mal le ministre de la Culture oser féliciter Abdellatif Kechiche et se réjouir publiquement de la Palme d’Or décroché dimanche soir par le réalisateur franco-tunisien.

Et pourtant, le ministère de la Culture s'est bel et bien félicité hier du succès du film. Et comme on le comprend, lui qui aurait eu tort, estime LA PRESSE de Tunis, de se priver des applaudissements saisis dimanche soir dans l'œil des objectifs de centaines de caméras du monde entier, des applaudissements qui valent certainement beaucoup plus que les dizaines de milliards dépensés pour la promotion du tourisme dans notre pays. Sans compter, rappelle de son côté le journal L'EXPRESSION, qu'en remportant la Palme d'or au Festival de Cannes, Abdellatif Kechiche est devenu dimanche soir le cinéaste maghrébin et peut-être même français le plus titré du cinéma bleu, blanc, rouge : huit Césars, un Lion d'or et une Palme d'or.

Il faut dire, précise encore l'article, que Kechiche est né sous une bonne étoile, comprenez, à Tunis. Et d'ailleurs, en bon Tunisien, reprend son confrère de LA PRESSE, le cinéaste, qui n’a jamais nié ses racines et ses origines, n’a pas omis d’évoquer son pays. A ceci près, toutefois, que le réalisateur n'a pas dédié sa Palme d'or à son pays, mais plus exactement à la jeunesse de son pays, celle qui a fait la révolution et qui aspire à vivre librement, à aimer librement et à s'exprimer librement.

D'où le titre cette fois-ci à la Une du site MAG 14, "La vie d’Adèle", le trophée et la polémique. Et cette question récurrente dans la presse tunisienne, posée notamment par le portail d'information KAPITALIS, cité ce matin par le courrier international : le ministre de la Culture laissera-t-il projeter "La Vie d'Adèle" dans le pays natal de son réalisateur sous domination islamiste ? Car si le ministère s'est effectivement félicité du succès du film, il n'a pas manqué de préciser aussitôt que celui-ci s'adressait à un environnement particulier et que des réactions violentes à la projection du film pourraient avoir lieu.

Alors faut-il craindre le retour d'une nouvelle ère de censure, interroge pour sa part le site WEBDO ? Quoi qu'il en soit, reprend son confrère de MAG 14, c'est vrai que la majorité des internautes tunisiens pensent, à tort peut-être, qu'au vu de l'atmosphère générale en Tunisie et de la montée de l'intégrisme, le film de Kechiche ne sera jamais projeté sur nos écrans. L'homosexualité étant un sujet tabou dans notre société, dit-il, ce film risque de heurter la sensibilité des spectateurs tunisiens et surtout de déplaire aux islamistes au pouvoir. Et d'en conclure, après les scandales qui ont accompagné la projection du film de Nadia Fani, "Ni Allah ni maître" et de "Persepolis", le risque à chaque sortie d'un "film particulier" est désormais celui d'un veto émis par le ministère de tutelle.

Mais après tout, ce long-métrage est-il seulement représentatif de la culture tunisienne ? Autrement dit, si ce film a pu interpeller une société française, marquée par la polémique sur le Mariage pour tous, en quoi les Tunisiens devraient-ils se sentir concernés ? A ce titre, le site d'information NAWATT estime lui qu'il s'agit là d'une fausse controverse en Tunisie, car bien d’autres films tunisiens ont déjà traité de l’homosexualité.

La prévalence de la sexualité protéiforme dans le cinéma tunisien ne date pas d’aujourd’hui, renchérit à son tour MAG 14. La preuve ? Quand Kechiche était encore un illustre inconnu dans l’Hexagone, le réalisateur Nouri Bouzid lui avait offert, en 1992, un premier rôle dans «Bezness», celui d’un gigolo qui se prostitue au profit exclusif des touristes occidentaux en goguette en Tunisie. Et manifestement, on n’a pas cessé depuis de creuser le même sillon sur nos plages de sable fin. En 2002, Nadia El Fani traitera de l’homosexualité féminine de manière elliptique dans «Bedwin Hacker». En 2010, c’était au tour de Mehdi Ben Attia de mettre en scène dans «Le Fil» les amours tourmentées d’un jeune homme qui préfère les hommes. En 2011, le film «Histoires tunisiennes» a fait le buzz avec l’histoire d’une femme qui découvre accidentellement l’homosexualité de son mari. Et en 2012, Mehdi Hmili contera, dans un court-métrage les tribulations d’un vieux poète homosexuel, désireux de rompre avec son exil parisien pour rentrer en Tunisie, après la Révolution.

En somme, poursuit le site d'information, qu’importe si dans un pays comme la Tunisie, où l'on produit à peine trois longs-métrages par an, la question paraît un tantinet surreprésentée, nos cinéastes n’ont eu de cesse, dit-il, de titiller les cinéphiles sous la ceinture. Et d'en conclure, si nos salles de cinéma ferment les unes après les autres et si les Tunisiens ne veulent plus voir les films tournés par leur compatriotes, même en version DVD piratée, ce n'est pas parce qu’ils ne se reconnaissent pas dans un cinéma totalement déconnecté de leurs réalités, mais c’est sans doute parce qu’ils sont des rétrogrades obscurantistes refusant la modernité.

Et pourtant, estime LE TEMPS de Tunis, au-delà de l’homosexualité, le film d'Abdellatif Kechiche est avant tout l’histoire d’une passion, une passion intégrale, folle, débridée, absolue, qui s'apparente aujourd'hui comme un hymne à l'amour et à la liberté d'expression.

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