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L'Afrique vomit ses chefs, ses chefs d'Etat, ses chefs traditionnels ou ses rois

5 min

Par Thomas CLUZEL

L'Afrique vomit ses chefs, ses chefs d'Etat, ses chefs traditionnels ou ses rois. Du Maghreb au Sahel. De la corne au cap. Le séculaire culte de la personnalité qui a historiquement marqué les relations entre les souverains africains et leurs sujets s'en va laisser place à de l'indifférence quand ce n'est pas tout simplement de la défiance écrit ce matin un journaliste du quotidien béninois LA NOUVELLE TRIBUNE. La faute à ce système démocratique en pleine expansion qui veut faire de chaque homme l'égal de l'autre. Et pourtant, l'image du chef en Afrique était jusque là associée à un certain prestige, une certaine noblesse. L'image du dirigeant africain a même longtemps fait l'objet d'un consensus, implicite. Jusqu'à ce qu'une première dégradation donc survienne à l'aune de la démocratisation à pas de charge au début des années 90. Aujourd'hui, c'est une nouvelle étape de la dégradation de l'image du souverain que le continent a entamé poursuit l'article. Depuis la fin de l'année 2010, une phénoménale crise politique touche le monde arabo-musulman. Les chefs d'Etat et de gouvernement dans cette partie du monde étaient pourtant réputés comme parmi les plus puissants, dirigeant des peuples complètement acquis à leurs causes et à leurs personnes. Deux d'entre eux ont même dû "dégager". Victimes de la colère de la rue. D'autres se démènent encore pour sauvegarder leurs intérêts. Les uns à travers de grandes concessions et un autre dans les "rivières de sang" qu'il a promis aux "rats" qui ont ainsi osé le défier. Mais, quoi qu'il en soit c'est bien le mythe de la toute puissance des derniers dirigeants les plus puissants de la planète qui est en train de s'écrouler aujourd'hui. Les peuples n'ont plus peur de dire, d'affronter, de mourir. Le chef n'est plus un dieu. Et si les chefs les plus puissants peuvent se voir ébranlés, nul autre ne mérite plus d'être porté sur un piédestal. Et le quotidien béninois de conclure … il y a dans la démocratisation du monde les germes de la dissolution du culte du chef.

Depuis janvier, les règles régissant le partage des droits et des devoirs - les premiers pour les maîtres, les seconds pour leurs sujets - ont changé renchérit ce matin l’éditorialiste de L’ORIENT LE JOUR. Les manifestants savent ce qui est bon pour eux, et les chefs d'État constatent avec quelque retard qu'ils avaient tout faux. Ils prêchaient la patience, la longueur de temps ; attendez votre tour, disaient-ils. Et les étudiants, frais émoulus de leur université, n'en croyaient pas leurs oreilles. Attendre ? Mais comment prévoir ce que demain nous réserve ? Ou plutôt, ils ne le savaient que trop bien à voir les progénitures de Moubarak et autre Kadhafi se préparer à assumer la succession de leur père. Il faut savoir gré à ces jeunes de nous avoir aidés à voir nos dirigeants autrement qu'avec les lunettes de l'enfant du conte d'Andersen poursuit ce matin l'éditorialiste libanais. Grâce à eux, une évidence s'impose désormais à nous, que trop longtemps on nous avait imposé d'ignorer : ces hommes qui nous gouvernaient ne méritaient pas le socle sur lequel ils s'étaient hissés par la force des armes.

Alors dans ce contexte quid aujourd’hui du colonel Kadhafi interroge LA STAMPA à Turin ? Nul ne devrait s'étonner qu’il se refuse à accepter la logique morale ou pratique de sa situation. En plus de quarante ans à la tête de la Libye, il n'a jamais fait preuve d'instinct moral ni pratique, sauf pour préserver son pouvoir.

Mais alors peut-être une intervention militaire des Etats-Unis et de l’Union européenne pourrait-elle changer la donne ? Rien n’est moins sûr selonLuis Martinez, politologue spécialiste de la Libye interrogé sur le site d'information en ligne AFRIK.COM. Une telle intervention dit-il serait considérée comme une ingérence flagrante par les Libyens, qui veulent régler ce conflit entre eux. Cela changerait la donne et signifierait qu’ils sont incapables d’arriver à bout du régime de Kadhafi. Il y a une véritable confrontation en réalité entre deux groupes précise-t-il : d'un côté ceux qui acceptent l’aide des puissances étrangères et de l'autre les plus nationalistes qui la refusent catégoriquement. Ils redoutent notamment qu’elles viennent s’installer dans le pays pour profiter de ses richesses. Cela changerait alors complètement la perception de la Libye qui se rapprocherait du scénario irakien. Le peuple ne serait alors plus au centre de la révolte. Or, il est persuadé qu’il peut parvenir seul à faire tomber le régime.

C'est le "people power" qui est décisif confie pour sa part dans les colonnes d’un quotidien suédois Srdja Popovic spécialiste de longue date de la désobéissance civile. En 98, à 25 ans c’est lui qui avec une douzaine de camarades avait fondé le mouvement de résistance pacifique Otpor. A l'époque Milosevic était au pouvoir depuis bientôt dix ans et s'apprêtait à faire la guerre au Kosovo. Dans un restaurant universitaire de Belgrade les jeunes étudiants élaborent alors les règles d'un nouveau mouvement de résistance, inspiré du Mahatma Gandhi et de la lutte contre l'apartheid. Ils défient et brocardent le régime. Mais affrontent soldats et policiers avec des fleurs. "Ce sont ces méthodes et ce message que nous enseignons désormais aux activistes d'autres pays" explique-t-il, même s’il ne veut pas se parer des plumes du paon et s'énerverait presque quand on lui demande si Otpor est un exportateur de révolutions. "On ne débarque pas avec la révolution dans notre valise. C'est leur révolution". Et pourtant poursuit l’article … les méthodes d’Otpor ont bel et bien servi d'"armes" un peu partout, de la révolution des roses en Géorgie à celle des tulipes au Kirghizistan et aujourd'hui dans le mouvement de révolte qui balaie le monde arabo-musulman. "Oui, c'est vrai. On a notamment formé des jeunes du Mouvement du 6 avril en Egypte" concède-t-il. Et c’est vrai que dès le début du soulèvement contre Moubarak, on a pu voir dans les rues du Caire et sur la place Tahrir des membres du Mouvement brandissant l'emblème d'Otpor : un poing blanc serré sur fond noir. Parmi ces militants, Mohammed un bloggeur de 22 ans. "J'étais en Serbie explique-t-il et je me suis formé à l'organisation de manifestations pacifiques et aux meilleurs moyens de s'opposer à la brutalité des services de sécurité. Quand il reviendra en Egypte fin 2009, il a dans ses valises un guide des activités subversives qu'il transmettra aux autres membres du Mouvement. Un an plus tard à peine il était mis à profit.

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