LE DIRECT

L'Allemagne face à son identité.

5 min

Par Thomas CLUZEL

Être allemand, être patriote, ces mots ne viennent pas facilement et en particulier pour une gauchiste comme moi. Et surtout pas maintenant, alors que nous commémorons le 70ème anniversaire de la libération d'Auschwitz. Et pourtant oui, j’aime mon pays, écrit une chroniqueuse du TAGESPIEGEL. Et la raison pour laquelle je le dis à haute voix aujourd'hui, c’est parce que je me dois de défendre l'Allemagne contre ceux qui, dans les rues de Dresde, s’appellent aussi les patriotes : «Les Patriotes européens contre l'islamisation de l'Occident", pour être précis. Or ce groupe, connu par son acronyme allemand Pegida a infligé beaucoup de tort à la réputation internationale de notre pays, au point que nos voisins et alliés se demandent à présent si l'Allemagne ne serait pas en train d'emprunter à nouveau les couloirs sombres de la xénophobie. Nos voisins mais pas seulement, d'ailleurs, puisqu'à juste titre, beaucoup d'Allemands se posent également la même question ces jours-ci.

Il y a deux façons de regarder la situation, écrit l'éditorialiste. La première, la plus optimiste est de constater que l'Allemagne n'a jamais été aussi culturellement diversifiée et ouverte envers les minorités qu’aujourd'hui. L'an dernier, un sondage a constaté que les actes xénophobes étaient à un niveau historiquement bas et que l'antisémitisme, qui est pourtant à la hausse partout ailleurs en Europe avait lui aussi considérablement diminué.

Mais évidemment, l'énorme soutien à Pegida nous oblige à envisager une autre lecture, beaucoup plus sombre celle-ci de la situation, comme preuve de l'évolution troublante de la société allemande actuelle. Il s'agit ici de faire le constat de l'échec de la politique traditionnelle. Et pourquoi ? Parce qu'il existe aujourd’hui une tendance parmi les grands partis à se déplacer vers le centre de l'échiquier politique, créant de facto un vide idéologique à ses extrémités.

Dès-lors, nous devons nous demander ce que Pegida nous dit aujourd'hui de l'Allemagne. Tout d’abord, il indique certainement que la relative paix sociale que nous vivons en ce moment est fragile. Mais il montre aussi comment le pays, encore nouveau pour le jeu multiethnique est aux prises avec son identité. Les protestations de Pegida agissent, en effet, comme un bilan hebdomadaire de la société allemande. C’est comme si chaque semaine, les médias mettaient une main tremblante sur le front de notre pays pour vérifier sa température, tout en se demandant si notre abominable passé xénophobe était susceptible de réapparaître. Or nous n’avons pas à regarder jusqu’aux années 1930 pour trouver ce passé, puisque depuis le début des années 1990, une peur irrationnelle des étrangers s’emparant des emplois des vrais Allemands a saisi le pays. Et l’éditorialiste d’ajouter, heureusement, depuis le début des années 90 l'Allemagne a parcouru un long chemin. Et plutôt que de provoquer de la violence, Pegida a surtout déclenché un débat public sur l'identité nationale en Allemagne, au point que la semaine dernière la chancelière Angela Merkel a déclaré que l'islam faisait partie de l'Allemagne, ce qui ne relevait pas d'un énoncé idéologique, mais plutôt de la reconnaissance d'une réalité simple.

Hier encore, d’ailleurs, précise le journal suisse 24HEURES, Angela Merkel a également saisi l'occasion de cette Journée internationale du souvenir des victimes de la Shoah pour condamner tous les messages de haine. «Auschwitz, a-t-elle dit, nous rappelle qu’il ne faut pas haïr les gens qui cherchent chez nous à se construire une nouvelle vie.» Un message clairement adressé, bien entendu, à tous ceux qui comme chaque lundi avaient appelé leurs partisans à manifester contre l’islam et les demandeurs d’asile dans plusieurs villes d’Allemagne, à l'exception de Dresde, où Pegida avait exceptionnellement avancé son rendez-vous hebdomadaire au dimanche en raison des contre-manifestations attendues hier.

Or si certains, à l'instar du journal néerlandais TROUW semble estimer que PEGIDA restera un mouvement sans réelle influence politique tant qu'il n'aura pas défini plus clairement ses objectifs et son programme d'autres, en revanche, se montrent beaucoup plus inquiets et en particulier parce que de la Suisse à la France le mouvement à présent s'exporte. Suisse, Autriche, Scandinavie, mais aussi Espagne ou France : les clones du mouvement Pegida commencent à devenir légion, prévient notamment la SÜDDEUTSCHE ZEITUNG. Après la Norvège, c'est "Pegidadk" qui a pris notamment le relais au Danemark la semaine dernière. Le 2 février, une manifestation est annoncée à Vienne. Le 16 février, une "promenade du soir" est programmée en Suisse. Enfin l'Europe du Sud n'est pas en reste puisque Madrid annonce un prochain rassemblement devant la Grande Mosquée et que la France semble, elle aussi, vouloir s'inscrire dans cette nouvelle tendance islamophobe. Aujourd'hui, s'inquiète à son tour LA REPUBBLICA à Rome, les partisans d'extrême droite de mouvements hostiles aux étrangers et à l'immigration essaient partout de gagner du terrain et auraient même, selon son confrère madrilène d'EL PAIS, le pouvoir de détruire l'UE.

Alors que faire ? Faut-il interdire ces manifestations ? Non, répond le quotidien de gauche TAZ pour qui, au contraire, les instigateurs de PEGIDA risqueraient de s'afficher en martyrs de la liberté d'expression, contraints par les terroristes islamistes à renoncer à leur droit à la liberté de rassemblement. Même analyse pour la SÜDDEUTSCHE ZEITUNG qui en appelle, elle aussi, au respect des droits démocratiques fondamentaux et souligne, d'ailleurs, que la police n'est pas là pour interdire des manifestations mais pour faire en sorte qu'elles se déroulent en toute sécurité.

Enfin de compte, conclue le journal de Prague LE PEUPLE DE LA LIBERTE (NEPSZABADSAG), c'est bien la chancelière allemande Angela Merkel qui semblerait avoir trouvé aujourd’hui la meilleure voie : faire entendre la voix de la raison. Malgré les hésitations pour lesquelles elle est connue, écrit le journal, la chancelière poursuit une politique fondée sur des valeurs et la valeur suprême, à ses yeux, est la liberté. Or ayant vécu 35 années en RDA, cette conviction s'appuie sur un vécu. En clair, dans sa représentation de la liberté, il y a la place pour une Allemagne colorée et ouverte au monde, qui assume ses responsabilités historiques et n'impose pas aux individus de renoncer à leur identité.

L'équipe

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......