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Lampedusa : la vidéo de la honte.

5 min

Par Thomas CLUZEL

Diffusée lundi soir sur la deuxième chaîne du service public italien, la RAI, cette vidéo de quelques dizaines de secondes montre des survivants du naufrage de Lampedusa, brutalement désinfectés de la gale par des équipes du centre d'accueil. Des corps nus, debout, dehors, en plein hiver, aspergés sans ménagement au tuyau et qui se voient balancer des vêtements avec désinvolture.

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La scène remonte au 3 décembre dernier. Nous étions là, tous nus, en file indienne, raconte le jeune garçon qui a filmé la scène avec son téléphone portable.

On attendait d’être aspergés de produits désinfectants contre la gale que nous avons attrapée dans le centre.

Les gens du centre nous regardaient et se moquaient de nous pour nous humilier. Ils prenaient nos vêtements et les jetaient d’un air dégoutés.

Il faisait froid. Ils criaient qu’on devait se dépêcher de se déshabiller.

Ils ne voulaient pas nous toucher, ils hurlaient et riaient. C’était dit-il, comme les juifs, dans les films sur les camps de concentrations nazis.

On ne peut s'empêcher de penser aux camps de concentration, a elle-même commenté la maire de Lampedusa. Si ce sont des hommes, c'était d'ailleurs également le titre choisi hier par L'ESPRESSO, en référence, bien entendu, au célèbre texte de Primo Levi. Enfin nettoyage ethnique, voilà ce que l'on pouvait lire encore hier en Une d'IL MANIFESTO, note le Courrier International. Le journal de ROME qui regrette de voir qu’en Italie, des êtres humains, dit-il, sont moins bien traités que des animaux.

Côté politique, cette fois-ci, les réactions là encore ont été immédiates. Dépassant les seules frontières de l'Italie, le scandale a fait réagir jusqu'à Bruxelles. Dans un tweet, la commissaire européenne aux affaires intérieures a notamment aussitôt qualifié ces images d'épouvantables et inacceptables. Bruxelles, rapporte LA STAMPA de Turin, qui menace d'ailleurs à présent de stopper les aides européennes à l'Italie destinées à la gestion des flux migratoires.

De son côté, le vice-président du Conseil italien, chargé de l'Intérieur, a annoncé qu'une enquête allait être ouverte et que les responsables devront payer. Plusieurs têtes viennent d'ailleurs déjà de tomber, précise de son côté le site d'information en ligne MYEUROP. En fin d’après-midi, hier, la coopérative « Lampedusa Accueil », qui gère le centre de rétention a licencié l’ensemble de son personnel. Il faut dire que l’an dernier, la dite coopérative a reçu une enveloppe gouvernementale de plus de 3 millions d’euros pour la gestion courante du centre. Elle touche entre 30 et 50 euros par migrant à titre d’indemnité journalière. Et pourtant, en dépit de l’ampleur de cette somme, les migrants, eux, vivent dans des conditions épouvantables. Ils dorment et mangent par terre. Les cas d’épidémies de poux et de gale sont monnaie courante. Les sanitaires sont dans des conditions hygiéniques inacceptables et les chiens errants urinent sur les sacs des migrants. Il y a normalement des espaces séparés pour les femmes et les enfants. Mais avec la surpopulation, les hommes doivent eux aussi dormir dans ces pièces car il n’y a plus de place libres. Et puis la question soulevée notamment depuis par des parlementaires italiens est la suivante : "où est passé l'argent de l’Etat et de l’Union européenne?". C’est désormais ce que va devoir expliquer l’administrateur délégué de la coopérative.

Quant au jeune homme qui a tourné la scène avant de la donner à un journaliste de la RAI, désormais, il a peur. Quatre personnes qui gèrent le centre m’ont menacé, confie-t-il au quotidien de Rome LA REPUBBLICA. Ils m’ont dit qu’ils allaient me casser le cul et que si j’essayais de m’échapper du centre, ils me tueraient. Et d'ajouter, depuis trois jours, ils ne me donnent plus rien à manger, ni à boire.

Un peu plus de deux mois, donc, après le drame de l'immigration de Lampedusa, ces images ne seraient finalement que la conséquence d'une politique d'asile inhumaine, analyse encore le quotidien de Rome cité par Eurotopics, LA REPUBBLICA. Des images qui doivent nous inciter à faire enfin respecter les droits de l'homme. Car ce n'est là, dit-il, que l'énième épisode d'un système qui s'est généralisé et qui s'est ancré dans les consciences et les institutions où le réfugié nous apparaît comme un animal dangereux et porteur de maladies. Voilà ce que l'Italie et l'Europe réservent à ceux qui franchissent leur seuil et voilà pourquoi nous avons un besoin urgent de lois, qui restituent aux migrants leurs droits et leur dignité, et qui nous permettent également, à nous tous, de ne plus avoir honte chaque jour.

A ce titre d'ailleurs, mardi dernier, DIE TAGESZEITUNG qui n'avait pas encore eu vent de cette vidéo, fustigeait déjà la déprimante politique d'asile européenne après la signature la veille, d'un accord entre l'Union Européenne et Ankara, accord par lequel la Turquie s'engage à rendre le chemin vers l’Europe plus compliqué pour les réfugiés, en échange de la suppression des visas pour les citoyens turcs d'ici à 2017. Un accord révélateur, écrit le quotidien de Berlin, avant de préciser : Le Pape peut bien se rendre à Lampedusa, déplorer les noyades et être élu par la suite homme de l'année, cela ne change pas grand-chose à la situation des réfugiés, puisqu'au lieu de se résoudre enfin à octroyer des permis de séjour aux personnes venues d'Afrique ou d'Asie, voilà qu'on érige une muraille de défense contre les réfugiés toujours plus loin des frontières européennes. Déprimant, commente encore la TAZ avant de conclure : un an après avoir reçu le prix Nobel de la Paix, l’Union Européenne s’enferme de plus en plus sur elle-même pour ne pas laisser rentrer les immigrés.

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