LE DIRECT

L'Argentine, un exemple à ne pas suivre pour The Economist

5 min

Par Marine de LA MOISSONNIERE

Lionel Messi de dos, avec son maillot bleu ciel et blanc de la Selección, l'air abattu. Voilà la représentation de la décadence argentine à la Une de The Economist, ce week-end. Le Titre : "La parabole argentine. Ce que les autres pays peuvent apprendre d'un siècle de déclin. " "En 1914, l'Argentine était le pays du futur ", écrit l'hebdomadaire, l'un des 10 pays les plus riches du monde. "Son PIB par habitant était plus élevé que celui de l'Allemagne, de la France ou de l'Italie. Le pays pouvait se vanter d'avoir des terres agricoles incroyablement fertiles, un climat ensoleillé, une démocratie toute neuve, une population éduquée et la danse la plus érotique du monde ", le tango. "A l'époque, les jeunes gens ambitieux avaient le choix entre l'Argentine et la Californie, et c'était un choix difficile ", raconte l'hebdomadaire.

Un siècle plus tard, que reste-t-il de toutes ses richesses ? Pas grand chose à en croire The Economist. L'Argentine a toujours "les déserts magnifiques de la Patagonie ". Elle a "le meilleur footballeur du monde, Lionel Messi ". Et enfin "les Argentins sont peut-être les gens les plus beaux de la planète ". On confirme. Voilà pour les atouts de l'Argentine, selon The Economist. C'est sûr, cela ne fait pas beaucoup. On aurait quand même envie de rappeler à l'auteur de cette enquête que malgré le réchauffement de la planète, le climat en Argentine est toujours plus que clément, et que plus que jamais, les Argentins dansent le tango. Mais passons et intéressons-nous aux causes de cet échec.

Qu'est-ce qui a mal tourné ? s'interroge The Economist. Pourquoi le pays est-il aujourd'hui un "désastre ", à nouveau au cœur d'une crise des marchés, plus pauvre que le Chili et l'Uruguay que l'Argentine avait pour habitude de dénigrer. Et de pointer du doigt "l'incompétence de la présidente Cristina Kirchner " qui n'est, tempère l'hebdomadaire, "que la dernière d'une longue liste de dirigeants populistes, analphabètes en matière d'économie ". Liste qui comprend Juan et Evita Perón.

The Economist ajoute d'autres facteurs d'explication : "des institutions faibles, des hommes politiques qui privilégient les natifs, une dépendance paresseuse à quelques richesses et un refus permanent de voir la réalité. " L'Argentine n'a pas su tirer profit de ses richesses agricoles en les transformant pour en tirer davantage de valeur ajoutée. Le pays fonctionne sur le court-terme, s'enferme dans le protectionnisme et n'existe plus sur la scène internationale.

Le journal consent tout juste à reconnaître que Buenos Aires a joué de "mal chance ". C'est vrai, l'économie argentine a été handicapée par le protectionnisme de l'entre-deux-guerres. "L'Argentine était trop dépendante de son partenaire commercial, la Grande-Bretagne. Les Perón étaient des dirigeants populistes exceptionnellement séduisants et comme la plupart des pays d'Amérique latine, l'Argentine a adopté le consensus de Washington. " Mais, poursuit The Economist, malgré tout, tout cela est de la faute de l'Argentine qui s'est auto-sabordée. L'Argentine qui a toujours préféré les rustines - "des dirigeants charismatiques, des taxes miracles et des taux de changes contrôlés" - plutôt que des réformes en profondeur.

Alors en Argentine, les réactions à cette analyse de The Economist ne se sont pas faites attendre. D'un côté, on perçoit à lire la presse locale, un certaine gêne vis-à-vis de ces critiques qui émanent d'un hebdomadaire britannique. On connaît l'inimitié - voire la haine - qui oppose les deux pays. Clarín juge ainsi "la tentative de résumer 100 ans d'histoire "trop ambitieuse ". La Nación, pour sa part, relève le ton ironique et acide employé par le journal britannique. Le journal ne semble guère apprécier que ces critiques arrivent "au moment où le pays est à la recherche de nouveaux investissements internationaux et tente de régler la situation avec Repsol et le Club de Paris afin de faire son retour sur les marchés financiers. " Ce diagnostic, que La Nación trouve dur, va être lu par les politiciens et les hommes d'affaires parmi les plus influents du monde entier, se lamente le quotidien argentin.

Mais d'un autre côté, on sent que les journaux argentins, ouvertement opposés au gouvernement de Cristina Kirchner, partagent l'analyse de l'hebdomadaire britannique, en tout cas sur la situation actuelle du pays. En témoigne les deux éditos comme toujours très durs, publiés hier dans les colonnes de La Nación. Joaquín Morales Solá estime que Cristina Kirchner est perdue et instable tandis que Graciela Guadalupe juge qu'il n'y a plus de pilote à la tête du pays.

Les autres journaux - les pro-Kirchner - balaient d'un revers de la main les critiques du journal britannique. "Des critiques venues du camp conservateur ", titre le quotidien Página 12 pour qui ces articles sont orientés idéologiquement. La question est réglée en un court article : cinq paragraphes. C'est tout . Aucun des principaux quotidiens argentins n'a pris la peine de démonter soigneusement ces arguments, d'apporter la contradiction à The Economist. Il y aurait pourtant bien des choses à opposer au quotidien britannique. Ce silence, c'est peut-être ça le "dédain argentin " dont parle The Economist, cette capacité à laisser les autres crier aux loups, cette capacité à rester sourd aux leçons de morale données par l'Europe.

L'équipe

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......