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L'art du mensonge plausible

5 min

Par Eric Biegala

En Angleterre comme aux Etats-Unis, on parle de "plausible deniability"... En français on peut traduire ça par le "déni plausible" ou plus prosaïquement "le mensonge qui passe"... le concept a été inventé par la CIA dans les années cinquante et il consistait à ne pas trop en dire aux gouvernants des Etats-Unis, notamment le président, concernant les opérations secrètes de l'agence, de manière à ce que ledit président puisse nier avoir été le moins du monde au courant de ces mêmes opérations, au cas où celles-ci tourneraient mal...Depuis le mois de février, Vladimir Poutine et la Russie s'emploient quasi quotidiennement à mettre en oeuvre toutes les posibilités de ce déni plausible... à propos de l'Ukraine bien entendu ! A chaque fois, il s'est agit de mentir, de dire que "Non ! L'armée russe n'était pas présente en Ukraine"... c'était le cas en Crimée en mars dernier, où l'armée russe était pourtant clairement visible : c'était les fameux "petits hommes verts" en uniforme mais sans badges, sans signes distinctifs et anonymes, qui avaient ceinturé la plupart des installations publiques ou militaires ukrainiennes dans la péninsule. Après l'annexion de la Crimée, Vladimir Poutine avait d'ailleurs reconnu la présence et le déploiement de son armée sur place... "mais sans dépassser ce qui avait été autorisé par les traités" assurait-il sur les chaines de télévision russes, soit 27000 hommes... Avant la crise, la présence russe en Crimée ne dépassant pas les 15000 hommes, le patron du Kremlin reconnaissait donc incidemment qu'il en avait fait débarquer pas loin de 12000 sur la péninsule en février-mars ! C'est à peu près la même chose en Ukraine orientale aujourd'hui. Le déni est systématique... A chaque fois il s'agit d'inventer un mensonge plausible pour expliquer une situation donnée.En juillet la destruction du vol MH 17 de Malaysian Airlines, par un tir de missile anti-aérien sophistiqué, lancé par des rebelles mais très probablement livré par les Russes, avait été expliqué par le Kremlin en ces termes, rappelle Radio Free Europe : "il ne s'agissait pas d'un missile sol-air mais d'un missile air-air, tiré par un Sukhoï 25 de l'armée de l'air ukrainienne" c'est ce qu'affirmait le ministère russe de la défense... en disant avoir repéré un tel chasseur suivant l'appareil commercial. C'était vaguement plausible... Sauf que le Sukhoï 25 ne peut pas voler à l'altitude d'un jet commercial... on a donc immédiatment corrigé la notice de Wikipedia en anglais concernant ce chasseur lui permettant de voler à 10 000 mètres - altitude de croisière du jet de Malaysian - au lieu des 7000 qui sont son plafond opérationnel... il fallait bien faire "tenir" l'explication du ministère de la défense, qu'elle demeure plausible. Malheureusement, un logiciel robot sur Twitter a immédiatement détecté la correction et l'adresse de l'ordinateur qui l'avait rédigé : il était hébergé par la télévision d'Etat russe !Ces derniers jours pourtant le déni de la présence militaire russe est de moins en moins plausible explique la BBC . Bien sûr, les chars des rebelles, ceux qui participent aux offensives notamment sur Mariupol, sont pour la plupart des T64... et l'argument russe est de dire que ces chars appartiennent bien aux rebelles, lesquels se sont serivs dans les arsenaux ukrainiens ! C'est un peu gros mais ça demeure plausible : le T64 est en effet en dotation à la fois en Russie et en Ukraine... Sauf que, dans les colonnes de blindés dont les images circulent en ce moment sur Internet, on distingue aussi très clairement des T72BM, remarquent les experts militaires interrogés par Jonathan Marcus sur la BBC . Or, cette version du char de combat n'est, elle, disponible qu'en Russie. Le T72BM n'a jamais été exportéAutre cas d'espèce, encore plus dur à réfuter : l'arrestation par les autorités ukrainiennes d'une dizaine de parachutistes russes en territoire ukrainien la semaine dernière. Interceptés avec armes et bagages, ils ont admis faire partie de la 98ème brigade aéroportée de la Fédération de Russie... La seule explication donnée par le ministère russe de la défense (difficile de nier que ces hommes étaient bien des militaires d'active et en opération) c'est qu'ils s'étaient égarés en territoire ukrainien, franchissant la frontière par inadvertance... Les parachutistes ont été rapatriés en Russie dimanche soir et le journal indépendant Novaya Gazeta s'est empressé d'aller recueillir les témoignages de leurs proches... témoignages qui confirment tous clairement que les hommes de la 98ème brigade ont bien été envoyés en Ukraine, et par leur hiérarchie. Ils ne s'y sont pas perdus.Entre les chars et les parachutistes, la diplomatie américaine estime aujourd'hui que "les masques sont tombés" , comme le disait ce week-end Samantha Powers, l'ambassadrice américaine aux Nations Unis. Mais il y a aussi des pays, comme l'Allemagne ou la France qui font bien attention a ne pas appeller un chat un chat et qui prennent toutes les précautions oratoires possibles pour parler - au conditionnel seulement - de l'implication russe en Ukraine. C'était récemment le cas de François Hollande rappelle l'agence Reuters qui a été chercher les lumières de François Heisbourg pour essayer d'expliquer cette prudence française... "Dans le cas de la France, explique le président de l'Institut International des Etudes Stratégiques, une accusation directe d'invasion de l'Ukraine par la Russie pourrait ruiner définitivement le contrat et la livraison des Mistral" , ces navires de commandemnt que la France doit liver à la Russie à l'automne, "et par ricochet mettre en danger beaucoup d'autres contrats d'armement" ... Et François Heisbourg de conclure, toujours cité par Reuters , "parmi les grands pays, la France sera sans doute la dernière à reconnaitre l'évidence" . Savoir : que la Russie est bien en train d'envahir l'Ukraine.

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