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Manifestation à Moscou le 1er mars 2015 après l'assassinat de l'opposant Boris Nemtsov

L'assassinat de Boris Nemtsov à l'ombre du Kremlin

4 min

Trois jours après l’assassinat du vétéran de l’opposition russe, la presse continue de s’interroger sur les circonstances troublantes de l’assassinat de Boris Nemtsov.

Manifestation à Moscou le 1er mars 2015 après l'assassinat de l'opposant Boris Nemtsov
Manifestation à Moscou le 1er mars 2015 après l'assassinat de l'opposant Boris Nemtsov Crédits : Sergei Karpukhin - Reuters

Lorsqu'on lui avait posé la question l'an dernier : « pourquoi n'abandonnez vous pas cette bataille dangereuse et solitaire contre Vladimir Poutine ? », Boris Nemtsov, accusé à l'époque d'avoir mené les manifestations anti-Kremlin avait répondu à sa sortie de prison : « parce que je n'ai pas vraiment le choix. Je me suis engagé sur ce chemin et je ne peux déjà plus aujourd'hui en sortir  ». Or ce chemin, écrit ce matin THE WALL STREET JOURNAL, le vétéran de l'opposition l'a brusquement délaissé vendredi, après avoir reçu quatre balles dans le dos, tandis qu'il marchait avec sa femme sur un pont de Moscou menant au Kremlin.

Il y a une quinzaine de jours, d'ailleurs, il avait confié lors d'une interview à l'hebdomadaire russe SOBESEDNIK sa peur d'être assassiné. Et pour cause, puisque Boris Nemtsov était depuis des années, déjà, de tous les combats de l’opposition démocratique contre la corruption et les dérives autoritaires du pouvoir de Vladimir Poutine. Plus récemment, il s’était surtout mobilisé contre la guerre menée par Moscou dans l’est de l’Ukraine. Et c'est ainsi que trois heures à peine avant sa mort, il expliquait encore sur les ondes de la radio LES ECHOS DE MOSCOU, l’un des derniers médias d’opposition, pourquoi l’agression insensée contre l’Ukraine que mène Poutine est aujourd'hui la cause de la crise de l’économie russe.

Dans ces conditions, Vladimir Poutine a beau promettre, par la voix de son porte-parole, que toute la lumière sera faite sur les circonstances de cet assassinat, il y a aujourd'hui, évidemment, des raisons d'être plutôt sceptique. C'est le cas en particulier du FINANCIAL TIMES, lequel avait justement interviewé Boris Nemtsov la semaine dernière et qui déplore de voir s'ajouter un nouveau nom à la liste triste et honteuse, dit-il, des politiciens, des journalistes et des activistes assassinés dans la Russie de Vladimir Poutine.  Et le journal britannique de préciser, à toutes fins utiles, que leurs assassins sont qui plus est rarement amenés devant la justice, voire jamais, preuve, renchérit son confrère GAZETA, que la sphère politique russe est aujourd'hui atteinte d'une maladie mortelle.

Aussi et même si nombre de journaux saluent ce matin les quelques 70 000 manifestants qui sont sorties, hier, sur les berges de la Moskova pour honorer la mémoire de l’opposant assassiné, la question récurrente demeure toujours la même depuis trois jours : qui a tué Boris Nemstov ?

A lire le récit de la nuit de l'assassinat que retrace ce matin la correspondante du journal LIBERATION à Moscou, le moins qu'on puisse dire est qu'il soulève un certain nombre de questions : tout d'abord, Boris Nemtsov a été tué sur un pont à 30 mètres du Kremlin, autant dire quasiment à hauteur des fenêtres de la présidence, mais surtout dans le périmètre le plus sécurisé de toute la Russie, dont chaque mètre carré est dans le champ d’une caméra, arpenté inlassablement par les services de sécurité. En s’engageant sur ce pont, Boris Nemtsov et sa compagne ont dû frôler la voiture de police, garée là vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Qui plus est, le meurtre a été commis deux jours avant une grande manifestation de l’opposition dont l’un des organisateurs principaux était justement Boris Nemtsov, ce qui veut dire que selon une pratique courante, il devait déjà se trouver sous une étroite surveillance de la police. Enfin, un enregistrement de l’une des caméras filmant les lieux du crime montre qu’un engin de nettoyage s’interpose, précisément, entre l’objectif et la victime au moment clé, tandis que le pont reste lui étrangement vide pendant les deux minutes que dure l’opération, à une heure où la circulation est pourtant encore importante.

Des faits qui ne plaident pas, bien entendu, en faveur du Kremlin et qui pourraient même instiller le doute quant à une éventuelle implication du régime. Toujours est-il que les premières «pistes» annoncées par les enquêteurs, montrent assez où porte la logique désormais à l’œuvre dans les couloirs du pouvoir moscovite. Première piste, la plus attrayante, écrit ce matin LE TEMPS de Genève : une affaire personnelle, comme si les défenseurs du libéralisme et d’une démocratie à l’occidentale ne pouvaient avoir de mœurs que dissolues. Deuxième piste, la plus retorse : l’œuvre d’un esprit nationaliste, chauffé par la situation en Ukraine, manière de prouver que ces radicaux sont le fruit quasi naturel de la poursuite de la guerre. Troisième piste, la plus piquante, celle-ci : un djihadiste ! Une belle occasion, sans doute, de montrer que Russes et Occidentaux sont, en réalité, unis derrière un seul ennemi commun. Enfin, la thèse la plus insultante et la plus grossière : l’assassinat serait dû à une provocation, issue des rangs mêmes de l’opposition. Une façon bien pratique de brouiller les.

A elle seule, la simple énumération de ces pistes policières pourrait suffire à dessiner la vision du monde qu’a le pouvoir russe de son environnement : le complot est partout et les responsables ne peuvent se trouver qu’ailleurs. Et le journal d’en conclure, l'assassinat de Boris Nemtsov peut se convertir en ultime cri d’alarme devant cette course aux abysses. Mais, dans sa brutalité, il peut aussi signifier la preuve qu’il est déjà trop tard.

C'est également l'analyse défendu par le journal d'Islamabad THE NATION. Si l’assassinat de Boris Nemtsov a certes horrifié une minorité de Moscovites, il ne s'agit précisément que d'une minorité. Et pourquoi ? Parce que depuis des décennies, dit-il, les Russes croient à la propagande que lui sert, invariablement, ce régime autoritaire. Et l'éditorialiste de plaindre ainsi ces Russes victimes, selon lui, du syndrome de Stockholm : même quand ils sont confrontés à l'horreur d'un assassinat public, ils continuent, dit-il, de croire que leurs dirigeants sont gentils et miséricordieux. Voilà pourquoi, Poutine ne tombera jamais voilà pourquoi il remportera même encore, très vraisemblablement, la prochaine présidentielle. De toute façon, son opposition vit au mieux aujourd'hui en exil, ou au pire, ne vit plus du tout.

Par Thomas CLUZEL

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