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L'attentat de Beyrouth vu par la presse du Moyen-Orient

6 min

Par Thomas CLUZEL

On y est en plein, dans un véritable merdier. La question n’est plus de savoir si le Liban évitera la contamination syrienne, tout a été mis en place pour étendre le virus de la désintégration au pays du Cèdre. Voilà ce qu'écrivait un chroniqueur du journal de Beyrouth, L'Orient-Le Jour, le 27 août dernier. Deux mois plus tard et à la lumière des évènements de ce week-end, force est de constater qu'il ne s'était pas trompé. A présent et pour toute la presse libanaise, le pays doit s’attendre au pire après l’attentat vendredi dernier, qui a coûté la vie au chef des services de renseignement libanais. Quand le journal de Beyrouth L'AMBASSADEUR (as-Safir) titre la paix civile en danger, son confrère LE JOUR (An-Nahar) prévient : cet assassinat a transporté le Liban d’une rive à une autre. Même analyse pour le site d’information GULF NEWS : s’il était encore nécessaire de s’en convaincre dit-il, il ne fait désormais plus aucun doute que la guerre en Syrie a débordé chez son voisin libanais. Et d’ajouter, mais aujourd'hui plus que jamais, il est crucial que le Liban reste en dehors de la politique régionale. Car dans le cas contraire, le pays du Cèdre risque d'être aspiré dans un tourbillon de violence, tourbillon dont il ne connaît malheureusement que trop bien les conséquences désastreuses.

Reste que pour l'heure donc, tous ces avertissements sont restés lettres mortes puisqu'hier, les funérailles du chef de la sécurité libanaise ont très vite tourné à l’émeute, l'opposition réclamant la démission du gouvernement tout, en accusant la Syrie d'avoir commandité cet attentat. Alors tout d'abord, si les regards se tournent aujourd'hui essentiellement vers la Syrie, c'est parce que le général assassiné était en effet l’un des principaux leviers du pouvoir anti syrien au Liban. En août dernier, il avait notamment joué un rôle majeur dans l'arrestation d'un ex ministre libanais, proche du pouvoir syrien et accusé d'avoir préparé des attentats en vue de déstabiliser le Liban.

Sauf que la Syrie n'est pas aujourd'hui la seule en réalité à être pointé du doigt nuance L'ORIENT LE JOUR. Hier, les manifestants appartenant à la communauté sunnite étaient animés par une force et une véritable haine manifeste contre le Hezbollah, voire même la communauté chiite sans distinction. A ce titre d'ailleurs, le site MIDDLE EAST TRANSPARENT précise qu'après après l’explosion de vendredi, les forces de sécurité ont découvert plusieurs voitures piégées dissimulées sur tous les itinéraire potentiels qu’Al-Hassan pouvait prendre et que ce dernier aurait été surveillé depuis sa sortie de l’aéroport de Beyrouth par un ou plusieurs drones. Or au Liban, seul le Hezbollah dispose de cette technologie. Il l’a d'ailleurs récemment revendiqué avec fierté en annonçant avoir envoyé l’un de ses appareils au dessus d’Israël. Et l'article d'ajouter, de là à attribuer l’attentat au Hezbollah il n’y a qu’un pas que de très nombreux Libanais ont déjà franchi. Alors bien sûr, le Hezbollah peut s’en défendre en rappelant que les Américains et les Israéliens disposent eux aussi de drones, sauf qu'à Beyrouth, ces subterfuges ne passent plus.

Et voilà pourquoi l'opposition, tout en accusant la Syrie en appelle également à la démission du gouvernement libanais, où le Hezbollah allié de Bachar al-Assad joue un rôle prédominant. D'où ce commentaire à lire dans les colonnes du journal de Beyrouth L'ORIENT LE JOUR : l'ambivalence constante du gouvernement, bien que visiblement tolérée jusqu’ici par l’Occident devient franchement insupportable dès lors que l’on se rend compte que les assassins présumés qui ont perpétré cet attentat sont peut-être assis sur les bancs du gouvernement.

En clair, pour tous ces milieux libanais, l'implication de Damas et du Hezbollah apparaît comme une certitude. Et c'est aussi ce que les médias occidentaux présentent comme la piste la plus probante. Mais comme souvent, ce qui nous est présenté comme évident dans les événements survenant au Proche et Moyen- Orient n'est que le produit d'opérations d'intox et de manipulation des opinions publiques. Aussi faut-il se garder d'imputer automatiquement cet attentat aux deux parties que l'ont s'est empressé de nous indiquer prévient le QUOTIDIEN D'ORAN à Alger. Sans exclure évidemment que Damas et le Hezbollah peuvent en être les instigateurs, d'autres pistes s'imposent tout de même. Ne serait-ce que parce que l'attentat s'est produit quelques heures après le passage à Beyrouth du médiateur international Lakhdar Brahimi, lequel s'active à instaurer une trêve des armes durant la fête de l'Aïd entre les belligérants en Syrie. Une trêve dont le régime syrien a accepté le principe, mais qui serait mal venue pour les franges de l'opposition et leurs alliés au Liban. L'attentat tombe donc étrangement à pic écrit l'éditorialiste, car il permet aux rebelles syriens de soutenir qu'il n'y a rien à négocier avec un régime qui pratique les attentats terroristes et l'exportation de la guerre civile aux Etats voisins.

Et le journal toujours de s'interroger : Quel intérêt le régime syrien et son allié libanais auraient-ils d’ailleurs à se voir accuser d'être en train de provoquer un tel débordement ? Et sont-ils si naïfs au point de signer aussi limpidement cet attentat ? Affirmer que le régime de Bachar Al-Assad est le seul coupable équivaut aussi à dédouaner toutes les parties libanaises, qui se sentaient menacées politiquement, ou qui souhaitent profiter de la fragilité dans laquelle est tombée la Syrie pour faire avancer leurs pions. Et le journal d'Alger de conclure, quoi qu'il en soit, cet assassinat aura l'effet d'une onde de choc tellurique sur le Liban et la cohésion qu'il tente de maintenir, dans un contexte où il semble être redevenu plus que jamais un nid de vipères face au bourbier syrien voisin.

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