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"L'autre printemps syrien"

6 min

"Tout est possible. On ne sait pas ce que nous réserve l'avenir. Le changement, tout comme l'accouchement, se produit dans la douleur et dans le sang." C'est Farès al-Fayez, membre d'une puissante tribu jordanienne, qui nous dit cela. Il est interrogé par le quotidien libanais L'Orient Le Jour. Il dénonce un système oligarque et selon lui, "sans réformes, la Jordanie se dirige droit vers la catastrophe." Mais "les gens ont peur. Ils souhaitent le changement mais ne sont pas prêts à verser du sang pour y arriver."Et pourtant "rien n'est plus corrosif que le sang" estime dans le même journal, l'éditorialiste Issa Goraieb."Rien n'est plus corrosif que le sang donc, et rien n'est plus périssable qu'une concession offerte seulement sous la pression d'une rue (...) chaque jour plus regardante sur la qualité de la camelote qui lui est proposée.""Trop peu, trop tard : cela s'est vu il y a peu à Tunis et au Caire, poursuit l'éditorialiste, et c'est le même et inexorable processus que l'on observe en ce moment à Sanaa (au Yémen). Mais aussi à Damas (en Syrie) où l'on persiste à croire qu'il est possible d'enrayer la fièvre contestataire du vendredi en jetant un peu de lest le jeudi : en l'occurence, trois décrets présidentiels non dénués d'équivoque, c'est vrai, mais qui, promulgués un mois auparavant, eurent pu réussir à calmer les esprits."C'est donc "l'autre printemps syrien" pour l'éditorialiste d'El Pais en Espagne."A la mort en l'an 2000 du dictateur syrien Hafez El Assad, son fils Bachar, un ophtalomogue repêché pour lui succéder, a commencé son mandat en gesticulant comme un réformateur. Mais finalement, ce ne fut qu'un éphémère moment d'espérance que l'on avait surnommé le Printemps de Damas. Et depuis la mi-mars, on assiste à un autre printemps, démocratique et tumultueux dont la base doit faire face à une impitoyable répression gouvernementale."Pour l'éditorialiste, "le facteur décisif du maintien des Assad au pouvoir est l'armée. Ni Mubarak en Egypte, ni Ben Ali en Tunisie ne seraient tombés sans une intervention militaire et en Libye, Khadafi résiste parce qu'une partie de sa milice le suit."L'éditorialiste exclut une intervention militaire occidentale tout comme une guerre civile. "Seule, pense-t-il, une médiation panarabe serait à même d'arrêter ce massacre mais Damas, conclut le journaliste espagnol, a déjà démontré qu'elle préfère les balles aux votes."Une médiation panarabe donc... comme avec le Yémen.Et les pays occidentaux dans tout cela ? Que peuvent-ils faire ?C'est le Washington Post aux Etats-Unis qui a voulu frapper fort ce week-end avec un édito remarqué critiquant "la timidité de l'administration américaine mais aussi de l'Europe.""Pourquoi pouvait-on lire dans le Washington Post, une telle différence après l'interventionnisme américain en Egypte, les sanctions à l'ONU contre la Libye ?"Pour le savoir, le journal italien La Repubblica a choisi d'interviewer Jonathan Laurence, théoricien à la Maison Blanche du "soft power", analyste à la Brookings Institution, fin connaisseur de la nouvelle stratégie américaine au Moyen-Orient, nous explique le quotidien."D'abord une sorte d'usure, répond Jonathan Laurence, des pays occidentaux face à cette succession de révoltes. Et de façon pragmatique, quand on ne contrôle pas les évènements, il est nécessaire au moins d'éviter que le moindre geste, la moindre parole n'aboutisse à des résultats non souhaités. Il y a peu, les Etats-Unis avaient rétabli leurs relations diplomatiques avec la Syrie; ce résultat ne va pas être jeté, quand bien même il y a ces violences inacceptables."Ce spécialiste explique donc qu'il est important pour les Etats-Unis de conserver leur ambassadeur sur place. "Regardez, dit-il, ce qui s'est passé ces dernières années en Iran : en étant privé de relations avec Téhéran, les Etats-Unis ont eu un rôle très limité dans ce pays.""Il y a clairement la peur, dit-il encore, d'une désagrégation de l'Etat central en Syrie qui serait pire encore que le problème. D'un côté, les Etats-Unis condamnent donc clairement la violence. Mais de l'autre, ils tentent de comprendre qui est exactement derrière ces protestations. Un problème, dit Jonathan Laurence, qui se pose généralement pour toutes les révolutions qui secouent le monde arabe : descendre dans la rue est un droit inaliénable du citoyen, mais cela ne signifie pas que qui descend dans la rue est automatiquement un démocrate. Et c'est une attitude à mettre au crédit d'Obama", estime le spécialiste. "Une préoccupation constante de ce président d'éviter d'en faire trop, parce que dans cette région du monde, l'histoire des ingérences occidentales ne peut être ignorée."Il y aurait donc "au Moyen-Orient, des tyrans utiles et d'autres inutiles" titrait il y a déjà quelques semaines, le 22 mars, le même Washington Post dans la même logique donc que la critique faite dans cet édito remarqué ce week-end : cette attitude à géométrie variable, que ce soit en Syrie donc mais aussi au Yémen ou à Bahrain.Peut-être le passage au cran supérieur, avec cette information à lire ce matin dans le Wall Street Journal qui croit savoir que les Etats-Unis pourraient bien appliquer des sanctions à l'encontre de hauts responsables syriens proches du président, le gel de leurs avoirs notamment...mais le journal confirme bien l'analyse faite précédemment, la Maison Blanche, avant d'en faire plus, cherche vraiment à savoir quelles sont les demandes et qui sont les leaders du côté de l'opposition.Le célèbre éditorialiste du Washington Post, David Ignatius, lance cet avertissement, ok pour le "low-key" cet espèce d'attitude profil bas des Etats-Unis, mais il y a aussi pense-t-il un temps pour la clarté. Et Barack Obama devrait bien suivre l'exemple de George Marshall en 1947 à Harvard et prononcer un discours aussi fort que lui quand il expliquait l'enjeu que représentait la reconstruction de l'Europe pour son pays. Obama, dit Ignatius, devrait parler aussi clairement et aussi fortement que lui à l'époque et presque dans les mêmes termes : "Je n'ai pas besoin de vous dire, mesdames et messieurs, ladies and gentlemen, la sécurité future des Etats-Unis dépend du succès du Printemps arabe."

Ludovic Piedtenu

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