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Le gouvernement espagnol ébranlé par les assauts de clandestins à Ceuta et Melilla

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Par Marine de LA MOISSONNIERE

Sur les images amateurs, diffusées hier par l'émission Las Mañanas de la chaîne Cuatro, des hommes à genoux dans l'eau, d'autres qui tentent de gagner le rivage à la nage et le bruit des balles en caoutchouc que tirent les policiers de la Garde civile. Cela s'est passé il y a 15 jours, le 6 février, à Ceuta, petite enclave espagnole au Maroc, régulièrement prise d'assaut par des migrants clandestins attirés par le rêve européen. Bilan de cette tentative : 15 morts et personne n'a réussi à passer la frontière.

Des vidéos comme celle-ci, il en apparaît presque tous les jours dans la presse espagnole. Du coup, la Garde civile - qui avait a nié dans un premier temps, avoir fait usage de la force, y compris dans des rapports officiels auxquels a eu accès El País - a dû faire marche arrière. Les responsables tentent de justifier ces excès en disant que le protocole d'action n'est pas clair.

Hier, les députés socialistes se sont énervés. Ils ont donné 24 heures au gouvernement pour remettre au Congrès, l'intégralité des bandes, soit cinq heures d'enregistrement. Sans quoi le Parti socialiste demandera une commission d'enquête. Sans attendre, la première victime de ce scandale qui secoue l'Espagne pourrait être le ministre de l'Intérieur lui-même. Il pourrait être démis de ses fonctions aujourd'hui.

Pour les migrants clandestins, tout cela ne change rien. Rien ne peut les décourager et d'ailleurs, lundi, 150 personnes ont réussi. Ils seraient 30.000 à attendre au Maroc de pouvoir entrer en Espagne via Ceuta ou Melilla, les deux seules frontières terrestres entre l'Afrique et l'Europe. Alberto Rojas, du journal El Mundo, s'est rendu au Maroc, dans la forêt Gurugú, également appelée "le Petit Bamako ", l'une des salles d'attentes de l'immigration africaine, écrit-il. Là, dans un camp de fortune, sous la pluie, dans la boue, au milieux des mauvaises odeurs, à l'abri sous de vilaines bâches, des centaines d'hommes - mineurs pour la plupart - attendent l'heure de "sauter " : sauter par dessus le grillage de 7 mètres de haut de Melilla. "Un triple saut, parfois mortel, pour passer du Tiers Monde au Premier Monde ", raconte l'envoyé spécial.

Attendre, il n'y a que cela à faire à Gurugú, dit-il encore. Il n'y rien à boire, pas grand chose à manger. La nourriture, les migrants la gardent pour les chiens car "ils sont essentiels à notre survie ", explique John, un Ivoirien de 17 ans. "Quand ils se mettent à aboyer, c'est que la police marocaine arrive. Nous avons 5 minutes pour nous cacher dans les bois. " Régulièrement les autorités détruisent le campement, brûlent tout ce qu'ils trouvent. Alors les migrants enterrent le peu de choses qu'ils leur restent dans des boîtes de conserve ou les mettent dans des sacs plastique qu'ils attachent très haut sur des arbres.

Attendre, donc, et s'entraîner. S'entraîner à franchir la barrière grillagée. Ce sera en groupe - des dizaines de personnes en même temps - pieds nus, mouillés et recouverts de savon pour filer littéralement entre les mains de la Garde civile.

Escalader les barbelés, passer par la plage ou passer de force le poste-frontière, voilà les 3 possibilités à Ceuta et Melilla. Et c'est pour les clandestins, "la manière la plus facile d'entrer ", explique à El País, l'un des responsables de l'Association pour les droits humains en Andalousie, car les policiers marocains ont renforcé leurs contrôles et prennent leur argent aux migrants. Impossible donc de prendre des bateaux comme avant. 4354 clandestins sont donc entrés comme ça en Espagne l'an dernier. Un chiffre en hausse de près de 50% par rapport à 2012 et qui représente 60% des entrées illégales dans le pays.

Bien sûr, cette situation inquiète l'Union européenne. La commissaire européenne chargée des Affaires intérieures a écrit au gouvernement espagnol, rapporte le quotidien ABC. Une lettre pour lui demander des explications sur ce qui s'est passé le 6 février dernier, et dans laquelle elle exprime "sa profonde préoccupation".

Mais ces inquiétudes européennes sont mal accueillies en Espagne. Le ministère de l'Intérieur s'est fendu d'un communiqué hier pour rappeler, explique ABC, que l'Union européenne n'aide pas vraiment l'Espagne dans sa lutte contre l'immigration illégale. Madrid demande à l'UE de "faire preuve d'une vraie solidarité, politique et économique".

Ce brouhaha politique, il pourrait en tout cas arranger les affaires des migrants qui attendent pour entrer à Ceuta et Melilla. C'est ce qu'explique l'envoyé spécial d’El Mundo au Maroc. "La Garde civile, la Police, le gouvernement, l'Union européenne et le Maroc sont assis à une même table", écrit Alberto Rojas. "Ils jouent aux cartes. Les migrants ne sont que les jetons avec lesquels ils parient. Et ils le savent. C'est pour cela qu'ils vont profiter de la pression politique qui pèse actuellement sur la Garde civile. Ils espèrent que les contrôles vont s'assouplir pour franchir le mur grillagé."

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