LE DIRECT

Le mystère Bouteflika.

4 min

Par Thomas CLUZEL

Un mystère que le journal EL WATAN a choisi ce matin d'illustrer par un dessin : on y voit d'un côté, le robot Philae en train de travailler activement sur sa comète en dépit de sa position acrobatique, sous ce titre « l'exploit ailleurs » et puis de l'autre un fauteuil roulant, lui aussi dans une position pour le moins délicate, un fauteuil vide posé sur une comète nommée République algérienne avec ce titre « l'exploit chez nous ».

Car c'est bien d'un exploit dont il s'agit. Pendant les deux jours d'hospitalisation du président Bouteflika dans une clinique à Grenoble, hospitalisation relayée par toute la presse française mais aussi des medias étrangers, sans parler des réseaux sociaux, deux jours plein de vacances du pouvoir, les autorités algériennes ont tout simplement ignoré l'information.

Ainsi vendredi soir, alors que tout le monde savait que le président algérien était en France, la chaîne de télévision ENTV, la voix officielle du gouvernement, se contentait, elle, de lire un message adressé par Bouteflika au président Mahmoud Abbas à l’occasion du 26eme anniversaire de la proclamation de l’Etat de Palestine. Un message, d'ailleurs, qui faisait encore samedi matin la manchette du quotidien gouvernemental EL MOUDJAHID.

De son côté et à l'exception de quelques quotidiens, la presse privée se montrait, elle, tout aussi discrète. Mieux encore, la chaîne de télévision ECHOUROUK, réputée proche du clan au pouvoir, a même juré ses grands dieux vendredi que le président se trouvait à Alger, avant d'être obligé, tout de même, de se dédire le lendemain et d’apprendre à ses téléspectateurs que ce dernier était rentré en Algérie.

Alors croyait-on vraiment à Alger que cela passerait inaperçu, interroge LE QUOTIDIEN D'ORAN, avant d'ajouter : fort heureusement, des centaines de milliers d'Algériens d'ici ou d'ailleurs savent désormais qu'il existe un journal français nommé « Le Dauphiné Libéré ». Le journal régional français qui a eu l'info a, lui, fait son travail. On ne peut pas dire, d'ailleurs, que ce soit franchement une prouesse. Mais cela reste un scoop, le début d'une séquence où l'information, toute l'information, était donc donnée de France.

En d'autres termes, poursuit l'éditorialiste, durant toute cette séquence, les responsables algériens auront eu la preuve en continu et sous leurs yeux, qu'ils avaient fait le mauvais choix de ne pas informer. Sauf que personne n'a été en mesure de reprendre le fil en main. Et c'était, évidemment, pénible pour de nombreux Algériens qui, eux, ne comprennent pas qu'on puisse être aussi léger avec la notion d'Etat.

Pendant ces quelques jours, renchérit son confrère du SOIR D'ALGERIE, l’opinion nationale aura donc été réduite à se livrer à véritable un jeu de pistes pour en savoir un peu plus, non seulement sur l’état de santé du président mais également sur son agenda.

Samedi soir, là encore, alors que toutes les chaînes d’information françaises annonçaient le retour de Bouteflika à Alger, au journal télévisé de 20 heures, en revanche, point d’informations sur ce déplacement. L’événement était footballistique et les téléspectateurs des chaînes nationales sont restés sur leur faim.

Ce matin, précise le journal LIBERTE, on ignore donc toujours si cette hospitalisation a été imposée par une dégradation de l’état de santé du Président ou s’il s’agit d’un simple contrôle de routine. Mais après tout, personne ne s’attend à ce que l’on nous dise la vérité à ce sujet. Le pouvoir traite la question pour ce qu’elle est : un enjeu politique. Mais il règle cette question politique en faisant comme si, de son point de vue, celle-ci n’existait pas.

Et pourtant, il peut bien s’en défendre comme il veut, mais le régime a fait de la santé du Président “LA” question politique du pays. Tout ce qui se décide, se programme ou s’entreprend ne prend aujourd'hui de sens que par rapport à la forme physique réelle ou supposée de celui qui représente le régime.

Ce que regrette d'ailleurs EL WATAN : puisqu'au lieu de se consacrer à débattre des questions liées à l’avenir de notre pays, les gens, dit-il, commentent l’état de santé du Président. Se déplace-t-il toujours sur une chaise ? Est-il poussé par son frère ou par un général ? A-t-il l’usage de ses mains ? Est-il parti ? Est-il ici ? Voilà à quoi est aujourd'hui réduite la politique algérienne. Et c’est malheureux pour notre pays.

D'où l'analyse, signée de son confrère du QUOTIDIEN D'ORAN, pour qui on en arriverait presque à trouver des qualités finalement au silence de l'absent. Car après tout, se taire est peut-être encore moins grave que de dire des énormités démenties en direct, par toutes les télévisions, qui ont installé leur caméra devant la clinique. On en arrive ainsi à regretter ce bon vieux communiqué, langue de bois, qui fait enrager les journalistes et qui même s'il ne dit presque rien, donne l'information basique sur le lieu où se trouve le président et vaguement ce qu'il fait. Sans compter que les services de presse gouvernementaux du pays savent parfaitement faire ce genre de communiqué ultra-minimaliste. Certes ils n'empêchent pas les spéculations. Mais celles-ci sont encore plus massives, quand on est devant une dissimulation d'autant plus contreproductive, qu'elle est devenue impossible.

L'équipe

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......