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Le pays de Charlie

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On le disait revenu de tout, dépité, désabusé, ringardisé même par son pessimisme et sa perte de repères. Et puis, ainsi que l’écrit le quotidien d’Alger LA TRIBUNE, le peuple français a donc fait du dimanche 11 janvier 2015 une journée sans précédent. Une mobilisation, insiste l’éditorialiste, comme la France a rarement ou jamais connu dans son histoire: à la fois une prise de conscience et un sursaut national, qui exige que demain soit désormais différent d’hier. Et de fait, renchérit DIE ZEIT, il y a des jours qui marquent un avant et un après. Un avant et un après Charlie. Un avant et un après 11 janvier.

Alors pourquoi tout d’abord ?

Pourquoi alors même que la plupart d’entre nous ne lisions plus Charlie que très épisodiquement, quelque chose de particulier et d’insaisissable s’est soulevé en nous à l’annonce de leur mort, comme si les assassins nous avaient tués, nous ? Réponse de l’écrivain français d’origine libanaise, Sélim Nassib, dans les colonnes du TEMPS de Genève: parce qu’en réalité, nous n’avions pas vraiment besoin de lire Charlie, dit-il, ses dessins nous avaient accompagnés tout au long de notre vie et son humour caustique faisait partie de notre ADN. Voilà comment nous est venu ce sentiment, que les assassins étaient parvenus à s’introduire dans notre maison, au cœur de notre intimité et à y détruire ce que nous avions de plus précieux.

Alors de là, submergés par la colère et le deuil, nous avons ressenti l’accablement et le goût amer de la défaite jusqu'à ce que paradoxalement, à la défaite se substitue une victoire, puisque le soir même, pendant le premier grand rassemblement à Paris, il apparaît clairement que quelque chose d’inouï s’est réveillé. Instantanément, Charlie a cessé d’être seulement un journal satirique français pour devenir autre chose. Charlie, écrit le journal de Beyrouth L’ORIENT LE JOUR, est devenu chacune des victimes du racisme, de l’islamophobie, de l’antisémitisme, de la christianophobie, de l’homophobie. Grâce aux barbares, les Français se sont ainsi et pour la première fois depuis longtemps, sentis un peuple, redécouvrant qu’ils étaient, pour eux-mêmes comme pour le reste du monde, la patrie des droits de l’homme, de Voltaire, de la liberté, de la fraternité, de la laïcité, en un mot, le pays des Charlie.

Sauf qu’en dépit de sa formulation apparemment triviale, une confrontation risque à présent de modeler notre avenir, le bras de fer opposant en France les «Je suis Charlie» aux «Je ne suis pas Charlie». Etre ou ne pas être Charlie ? Là est désormais la question. Et c’est évidemment ici que se situe le risque, prévient à nouveau DIE ZEIT, le risque que la défiance prédomine désormais au sein d’une vaste majorité de gens.

A-t-on, d'ailleurs, seulement le droit, aujourd'hui, de ne pas aimer Charlie Hebdo ?

Des dessinateurs, des journalistes, des intellectuels ou de simples citoyens sont aujourd’hui montrés du doigt, parce qu'ils expriment des réserves vis-à-vis de la ligne éditoriale de l'hebdomadaire satirique. Un comble, en ces jours de célébration de la liberté d’expression. La pression de dire : "Je suis Charlie" irait ainsi trop loin, estime de son côté le quotidien néerlandais TROUW, pour qui c'est même contraire à l'esprit de Charlie que de vouloir dicter aux gens ce qu'ils doivent dire. On en arriverait ainsi à une première aberration, où ce type de slogan ferait déraper l'aspiration de la liberté pour la transformer en tyrannie. Et puis autre paradoxe, soulevé cette fois-ci par le quotidien suisse CORRIERE DEL TICINO. Nous sommes Charlie, dit-il, parce que nous sommes du côté des victimes et non pas parce que nous sommes comme les caricaturistes. Or dans cette logique, nous sommes aussi Mahomet sans croire à Allah, nous sommes solidaires avec les musulmans qui n'ont rien à voir avec Daech ou Al-Qaida. Mais nous sommes aussi Abraham, parce que des juifs ont été tués dans un supermarché casher. En d’autres termes, dans cette surenchère de slogans, nous prenons le risque d'être absolument tout et son contraire. Et c'est même, sans doute, la raison pour laquelle l’expression "Je suis Charlie" a fait florès, remarque THE NEW YORK TIMES, car elle revêt, dit-il, différentes significations à défaut de ne plus vouloir dire grand-chose.

En réalité, si les crimes qui ont été commis ont suscité une immense vague d’émotion, ils ont surtout amené le pays à se regarder en face. Pour découvrir dans ce reflet, ses forces mais aussi ses faiblesses. Autrement dit, s'il est des moments d’histoire capable de galvaniser un pays tout entier, la vérité est plutôt à chercher du côté du miroir. Voilà pourquoi tous les "Charlie" devraient avant tout s’interroger sur leur responsabilité dans cette tragédie, prévient LA LIBRE BELGIQUE. Car quel que soit le dégoût qu’ils nous inspirent, n'oublions pas que ces assassins ne sont pas tombés du ciel, rappelle à son tour LE TEMPS. Ils sont Français. Nés et élevés en France. Ils ont fréquenté des écoles françaises. Ils ont séjourné dans des prisons françaises. Leurs parents, leurs amis, leurs collègues vivent et travaillent en France. D’où vient alors l’incroyable ressentiment que les Kelkal, Merah et autres Kouachi éprouvent contre leur propre pays? De quelle rage bouillonnent-ils, au point de porter les armes contre leurs compatriotes et semer la terreur jusque dans leur propre famille ? Qu’a fait (ou n’a pas fait) la France pour jeter ses propres enfants dans le crime et la désespérance ? Malgré le deuil conclue le journal, la France ne pourra plus faire l’économie de son examen de conscience. Car le débat a si souvent été reporté, que la bombe à retardement a fini par exploser.

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