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Le printemps des banquiers

5 min

PAR LUDOVIC PIEDTENU

"La politique économique depuis le début de la crise financière a été un échec lamentable."Ce sont ici les premiers mots d'une tribune du Prix Nobel d'économie américain Paul Krugman à lire dans le New York Times ."C'est vrai, écrit-il, nous avons évité une redite complète de la Grande Dépression. Mais le chômage a mis plus de 6 ans pour revenir à des niveaux d'avant-crise. Le chômage de longue durée est lui trois fois plus élevé qu'il ne l'était en 2007. Les jeunes, souvent accablés par des dettes pour financer leurs études, font face à un avenir très incertain."Et Paul Krugman se moque de "celui qui fut pendant quatre de ces six années", le secrétaire américain au Trésor, Timothy Geithner, auteur d'un livre "Stress Test" qui raconte son expérience. Bien sûr, il s'autocongratule, explique l'économiste. Mais "c'est humain", ironise-t-il, après tout, "tout le monde dirait qu'il a fait de son mieux en pareilles circonstances."Non, "il y a autre chose. A la fois en Europe et aux Etats-Unis, la politique économique a, dans une large mesure, été régie par le slogan implicite "Sauvez les banquiers, sauvez le monde", si vous rétablissez la confiance dans le système financier, la prospérité suivra. Et les actions des gouvernements ont consisté bien sûr à restaurer cette confiance financière. Malheureusement, nous attendons toujours la prospérité promise.""Où est le rebond dans l'économie réelle ? s'interroge Paul Krugman. Où sont les emplois ? Sauver Wall Street n'était visiblement pas suffisant."L'économiste américain dénonce l'austérité budgétaire. Mais pas seulement. "De nombreux analystes estiment que le fardeau de la dette des ménages, l'héritage de la bulle immobilière, a aussi été un grand frein pour l'économie."Parenthèse, il y a un autre livre à lire en ce moment de deux économistes Atif Mian et Amir Sufi, "House of Debt" - "La maison de la dette".Et eux deux et Krugman pointent la responsabilité de Geithner. L'administration Obama avait les moyens d'alléger ce fardeau mais il ne l'a pas fait. "Son plus grand obstacle" était le secrétaire d'état américain au Trésor, qui, si vous voulez, explique Krugman, était "pour renflouer les banques mais contre renflouer les familles.""Et ça c'était de la mauvaise économie" fustige Krugman. "C'était injuste". "Wall Street est revenu, Wall Street s'est refait une santé mais pas les Etats-Unis."Ce qui fait que le New-York Times s'est autorisé à intituler cette tribune "Le printemps des banquiers".Ce serait donc "le printemps des banquiers".Et l'on peut s'amuser ce matin à croiser plusieurs articles de presse.Comme cet extrait du Financial Times ."Ces six années ont été un cauchemar dont je ne sors pas". Propos de l'ancien trader français de la Société Générale Jérôme Kerviel dans une interview accordée au quotidien économique britannique et l'homme va retourner quelques mois au moins en prison.L'éditorialiste Olivier Berger dans La Voix du Nord , le décrit je cite comme "un Robin des bois qui aurait été salarié du Shérif de Nottingham, un ancien joueur professionnel de roulette financière, symbole des milliards qui vous brûlent les doigts et le cerveau, symbole de la pensée en tant que profit, cette gagneuse des temps modernes."Ce n'est pas vraiment le printemps pour l'ex-banquier.Pas vraiment le printemps non plus pour le Crédit Suisse dans l'actualité aussi ce matin.A lire dans la presse économique et dans tous les grands titres américains ou suisses notamment.Après cette condamnation hier soir, la plus sévère amende jamais infligée à une banque dans une affaire fiscale. L'autre banque suisse UBS avait accepté de verser 780 millions de dollars pour des faits similaires en 2009, sans toutefois plaider coupable.C'est la nouveauté en 20 ans, Crédit Suisse va devoir s'acquitter de 2 milliards 600 millions de dollars, 1 milliards 800 millions d'euros d'amende... en plaidant coupable. En reconnaissant les faits d'évasion fiscale pour ses riches clients américains, écrit le New-York Times .Pour la presse outre-atlantique, c'est "un avertissement envoyé à toutes les banques, sous surveillance" titre par exemple le site Bloomberg News qui s'interroge néanmoins après cette "première condamnation pénale pour une grande banque en une décennie". Ce que la justice a voulu signifier "n'est pas aussi clair." Parce que finalement "cette condamnation est un équilibre entre le fait de punir la banque mais aussi de contenir de plus larges répercussions sur le marché". Une trop grosse condamnation aurait pu créer un affolement plus grand. Les deux journalistes de Bloomberg News voient en "cette décision la création d'un modèle qui pourrait être utilisé pour condamner très prochainement d'autres établissements comme BNP Paribas."Pour blanchiment d'argent, violations de sanctions américaines contre l'Iran, Cuba ou le Soudan, une aide au contournement de ces sanctions.L'amende pourrait atteindre un montant plus fort encore : 3 milliards et demi de dollars. Ce serait une demie-année de bénéfices pour la banque française.Mais, je cite toujours Bloomberg News , qui eux-mêmes de bonne source, conclue en écrivant :"Le ministère américain de la Justice veut être perçu comme coriace, tout en évitant l'effondrement d'une banque ou de l'une de ses très nombreuses filiales, et donc de dizaines de milliers d'emplois aux Etats-Unis. Sauf que s'il y a très peu de conséquences, ce risque de condamnation revue à la baisse, renégociée grâce au plaider coupable (qui ne coûte pas cher), ce risque sera intégré dans le coût global, dans le business des banques et l'effet dissuasif sera proche du zéro."Finalement Krugman a raison, c'est le printemps des banquiers !

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