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Le retour de la restauration en Egypte : la revue de presse internationale de Thomas Cluzel

4 min

Par Thomas CLUZEL

La restauration gagne du terrain en Egypte. C'était le constat réalisé déjà, la semaine dernière, par le quotidien de Milan Il CORRIERE, après l'interdiction par la justice égyptienne de l'activité des Frères Musulmans, une décision perçue par le journal comme une nouvelle étape de la restauration entreprise par le général Al-Sissi, chef de l'état-major et de facto chef de gouvernement du pays.

Or une semaine après, l'éradication des Frères musulmans et leur bannissement de la vie publique sont même devenus désormais des tâches nationales, regrette pour sa part L'ORIENT LE JOUR. Le quotidien de Beyrouth qui note que le débat politique en Egypte a cessé de parler de révolution, de droits, de liberté et que la démocratie a cessé même d'être à l'ordre du jour. Et d'ajouter, la stratégie d'étouffement menée actuellement et qui se drape d'un semblant d'habillage juridique constitue sans doute aujourd'hui le plus grand des dangers pour l'Egypte. Car le choix que font les militaires égyptiens n'a qu'une seule cohérence en réalité : remettre le pays et pour longtemps, sous le régime d'exception.

Et pourtant, on ne fait pas la démocratie en excluant du champ politique celui qui a emporté le plus de suffrages, à toutes les élections post-Moubarak. Au contraire, en agissant ainsi on revient, justement, à Moubarak. Et d'ailleurs, les démocrates hurleurs d'Egypte ne parlent plus aujourd'hui de démocratie mais d'élimination, d'expulsion, d'éradication. C'est ainsi par exemple, que l'humoriste, Youssef Bassem, célèbre animateur d’une émission satirique à la télé et qui pourtant avait été un héros de la liberté de la presse contre Morsi, autrement dit contre les Frères Musulmans est aujourd'hui, paradoxalement, sans voix, haï parce qu'il a osé marquer son hostilité aux appels au meurtre qui se développent dans les médias égyptiens. Autrement dit, il n'est pas dans la ligne fixée par le pouvoir égyptien que des zélateurs aveugles relaient sans pudeur. Et le journal d'en conclure, décidément, les leçons ne s'apprennent jamais dans le monde arabe : pour preuve, en Egypte la contre-révolution a gagné.

Mais si la révolution a perdu, le légendaire humour égyptien, lui, n’est pas mort et les Egyptiens aiment toujours autant rire, prévient de son côté le quotidien ASHARQ AL AWSAT, cité par le courrier international. Sauf qu'aujourd’hui, dans les médias égyptiens, les sarcasmes ne sont plus réservés qu'à un seul groupe : si l’on rit, c’est donc exclusivement au détriment des Frères musulmans. En revanche, des chansons du genre “O cher Sissi (du nom du général) si seulement tu étais président” ne font pas l’objet de railleries et personne ne semble encore moins vouloir y voir le début d’une intense campagne, destinée à ouvrir la voie aux ambitions du général, lequel avance pourtant pas à pas vers la sacralité. Car aujourd'hui, il devient de plus en plus difficile de le critiquer. Il y en a même qui ont écrit que celui qui oserait le faire, franchirait la ligne rouge tracée par le peuple lui-même, qui ne supporte pas qu’on porte atteinte à l’unité nationale.

Et c'est ainsi, à peine après avoir tourné la page de la tyrannie religieuse que l’on renoue désormais en Egypte avec les discours sur l’armée protectrice, dépositaire de l’identité et astre du patriotisme. En Egypte, poursuit l'article, la censure des médias et les restrictions des libertés sont même plus lourdes aujourd’hui qu’elles ne l’ont été sous le règne des Frères musulmans. Tout cela s’accompagne d’une vague d’intimidation et de diabolisation, le tout d’une médiocrité intellectuelle effrayante. Plus personne désormais ne s’émeut de la campagne lancée par les autorités, contre les chaînes de télévision. Des présentateurs ont notamment été mis à pied pour avoir dénoncé le massacre commis lors de la dispersion, par la police militaire, du campement des Frères musulmans, c'était le 14 août dernier, dispersion qui avait fait plus de 100 morts et entraîné des affrontements à travers le pays qui en ont fait plus de 1 000. Des sources judiciaires ont même qualifié de « diaboliques » les chaînes, souvent islamistes, fermées sur ordre des autorités. Or ce ne sont pas les Frères musulmans qui parlent ainsi, mais les autorités militaires, c'est à dire celles-là mêmes qui s’étaient mises en branle contre l’exploitation de la religion par les Frères.

Au total, plus d’une dizaine de journalistes sont toujours détenus dans les prisons égyptiennes, sans pouvoir comparaître devant la justice. Et leur détention est régulièrement prolongée, à chaque fois pour une durée de 15 jours, soit la durée légale de la détention administrative. Or si la plupart de ces journalistes toujours détenus, travaillent effectivement pour des médias proches ou affiliés aux Frères musulmans, ce sont tous des professionnels de l’information, qui pâtissent de la politique répressive des autorités égyptiennes.

Mais de toute cela, regrette à nouveau le quotidien LE MOYEN ORIENT, personne ne parle et pas même donc Bassem Youssef, le champion de l’humour politique, qui ne se montre plus désormais à l’écran. Et le journal d'en conclure, qu’il ait pu jouir de plus de liberté sous les Frères que sous les autorités actuelles, cela signifie que la révolution en Egypte est en train de mourir. A moins qu’elle ne soit déjà morte.

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