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Le rêve manipulé d'un monde sans armes chimiques : la revue de presse internationale de Thomas Cluzel

4 min

Par Thomas CLUZEL

Le rêve d’un monde sans armes chimiques, c'est en tous les cas celui du comité norvégien, lequel a attribué, vendredi dernier, le prix Nobel de la paix à l'OIAC. L'Organisation internationale pour l'interdiction des armes chimiques est ainsi passée en deux semaines seulement, tout d'abord de l’anonymat le plus complet à la notoriété, en recevant la lourde tâche de superviser le démantèlement de l’arsenal chimique syrien, puis de la notoriété à la gloire, en obtenant le Prix Nobel de la paix.

Avec l’intervention de ses inspecteurs en Syrie, ce prix est donc un pari sur l'avenir, mais il couronne aussi un accomplissement du passé, puisqu’au cours de ses seize premières années d’activité, l’organisation de La Haye a accompli, en toute discrétion, un travail exceptionnel, en parvenant à détruire un peu plus de 80% de l’arsenal chimique déclaré au monde. A cet égard, le prix décerné s’inscrit donc dans le plus pur respect des volontés d’Alfred Nobel, lequel voulait récompenser «celui qui aura agi le plus, pour l’abolition ou la réduction des armées permanentes».

Seulement voilà, non seulement la tâche de l’OIAC est loin d’être achevée, tout d'abord parce qu’un petit nombre de pays, Egypte, Corée du Nord, Angola, ou Israël, restent encore à rallier à sa cause, mais aussi parce que deux de ses membres, parmi les plus gros détenteurs d’armes de destruction massive au monde, la Russie et les Etats-Unis, n’ont pas respecté le délai d’éradication auquel ils s’étaient engagés. Mais plus encore, parce que passée de la pénombre au feu des projecteurs, l’OIAC est à présent confrontée à sa mission la plus ambitieuse et la plus périlleuse.

D'où cette question soulevée par le QUOTIDIEN D'ORAN : Le Comité du Prix Nobel a-t-il été manipulé ? Car si le lien est tout naturellement fait par les opinions publiques, entre cette distinction et le dossier syrien, il s'accompagne en revanche de l'interrogation de savoir quel rôle l'OIAC a effectivement joué dans l'accord qui a abouti à la décision en cours d'application ? Or le fait que l'OIAC soit aujourd'hui en charge de l'aspect technique de l'opération, ne signifie pas qu'elle a été un acteur dont l'intervention aura été décisive.

Dès-lors, poursuit l'article, le soupçon s'impose que de connivence avec les grandes puissances occidentales, le comité du prix Nobel a visé à minorer le rôle de Moscou en cette affaire. Et les lauriers tressés en la circonstance à l'OIAC d'ailleurs le confortent. Paris a même poussé trop loin le bouchon dans l'exercice, estime le journal, en mettant sur le compte de sa politique de «fermeté», la «réussite» qui vaut à l'OIAC l'attribution de son prix. Or si la destruction de cet arsenal mérite que ceux qui l'ont rendu possible, vaut justification de la distinction par le prix Nobel de la paix, alors c'est Poutine ou son ministre des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, qui auraient dû en être en toute justice les récipiendaires.

Car ce désarmement chimique, rappelle à son tour LA LIBRE BELGIQUE, n’existerait pas sans l’attitude de la Russie. Et l'on pourrait donc se demander si le comité Nobel n’aurait pas songé, dans un premier temps, à distinguer Moscou.

Sauf que le grand succès diplomatique qu'a été l'initiative russe, de convaincre le régime syrien d'accepter la destruction de son arsenal, pour éviter une intervention militaire occidentale aux conséquences incalculablement désastreuses pour la paix dans la région et dans le monde, est resté en travers de la gorge des puissances occidentales.

Et voilà pourquoi, reprend LE QUOTIDIEN D'ORAN, faute de s'attribuer le mérite d'avoir seules fait plier Damas, les puissances occidentales s'emploient aujourd'hui à parasiter le mérite de la Russie. Or la mise en avant de l'OIAC procède de cette opération, à laquelle il est probable que le comité d'Oslo a consciemment décidé de contribuer. Car c'est un secret de Polichinelle que l'attribution du prix Nobel de la paix obéit à des considérations d'ordre politique, dictées en Occident, dont la Norvège fait partie. Et d'ailleurs poursuit le journal, le plus récent exemple de cette réalité a été son attribution à Barack Obama, sur la base du présupposé que devenu président des Etats-Unis, il allait faire avancer la cause de la paix dans le monde. Sauf qu'on sait ce qu'il est advenu par la suite.

Ce choix du comité d'Oslo avait terni le prestige du prix Nobel de la paix. Et le problème, c'est que celui qu'il vient de faire en faveur de l'OIAC, entaché du soupçon évoqué, ne contribuera pas à le rehausser. Bien sûr, avancer cela, ce n'est pas remettre en cause le travail accompli par l'OIAC, mais prendre acte que sa distinction a été d'abord et avant tout une manœuvre politicienne. Et le journal encore d'interroger, qui entendait parler de l'OIAC avant le problème de l'arsenal chimique syrien ? Et l'a-t-on, notamment, entendue sur celui d'Israël ou de ces grandes puissances qui en détiennent de plus terrifiants encore et n'ont toujours pas reculé pour leurs utilisations ?

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