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Le Roi du chocolat

4 min

Par Thomas CLUZEL

C'est ainsi que les Ukrainiens l’appellent, le «roi du chocolat», allusion à l’entreprise qui a fait sa fortune, la huitième du pays, estimée par le magazine Forbes à 1,3 milliard de dollars. A 48 ans, Petro Porochenko incarnait déjà à lui seul la réussite économique. Or depuis dimanche soir s'y est adjoint le succès politique, puisqu'avec un peu plus de 54% des suffrages, l’oligarque a fait le plein des voix devenant ainsi président de la République, dès le premier tour, du jamais vu depuis l'élection du premier chef d'Etat de l'Ukraine indépendante.

Or même si les sondages lui donnaient une avance confortable, précise LE TEMPS de Genève, personne n’avait anticipé, dit-il, un score aussi spectaculaire. Cette popularité n'est pas non plus totalement une surprise, elle a explosé avec le début des manifestations pro-européennes en novembre 2013. Porochenko a notamment été le premier des oligarques à soutenir le mouvement et le seul même à l’avoir financé. Mais surtout, il a été proche des manifestants de Maïdan, sans jamais verser dans l’extrémisme nationaliste. Et pour cette raison, il apparaît aujourd'hui comme un homme du consensus. En clair, si quelqu’un pouvait rassembler les Ukrainiens, c’était bien lui. Et puis, précisons encore qu'il a bénéficié de la faiblesse de ses rivaux, puisque même l’égérie de la Révolution orange, Ioulia Timochenko, l’opposante historique du président déchu Ianoukovitch et ancienne première ministre, ne faisait pas le poids.

Et c'est ainsi qu'en dépit d'une campagne terne et d'un programme vague, les Ukrainiens ont voté à une large majorité en faveur de celui qui, aujourd'hui, est à leurs yeux le mieux à même de mettre fin à la crise, comprenez rétablir la sécurité et renouer avec la prospérité. Sauf que le nouveau président pourrait ne pas avoir les coudées aussi franches que les résultats ne le laisseraient supposer, puisque sa marge de manœuvre reste faible et surtout les défis qui l’attendent sont colossaux.

Pour commencer, précise le journal en ligne OUKRAÏNSKA PRAVDA, cité par le Courrier International, Porochenko ne dispose pas de sa propre équipe politique. Il doit par conséquent s’appuyer sur des alliances de circonstance, en particulier avec des représentants de l’ancien pouvoir, dont il pourrait aisément devenir le jouet. Ensuite, il n’a pas de parti politique. Sa formation, Solidarnist, n’est guère plus qu’un mythe, une marque vide de tout sens réel, précise toujours le journal. Autrement dit, les Ukrainiens ont choisi un homme, mais pas un parti politique. Et d'ailleurs, comment pourrait-il en être autrement, puisque Porochenko, depuis qu'il s’est lancé en politique, n'a jamais cessé de changer d'alliance : tout d'abord député sous les couleurs du Parti social-démocrate du président Koutchma, il deviendra ensuite Ministre des Affaires étrangères sous Iouchtchenko, puis, deux ans plus tard, ministre du Développement économique sous la présidence de Ianoukovitch. L’homme est donc une vraie girouette, reprend LE TEMPS. D'où ce commentaire DES DERNIERES NOUVELLES de Dresde : le vainqueur de l'élection peut bien passer pour un modéré à coté du comportement carnassier des oligarques, cela ne change rien au soutien qu'il a apporté à l'ancien système.

Le journal OUKRAÏNSKY TYJDEN se montre lui, en revanche, plus nuancé : même si Petro Porochenko est connu, c'est vrai, pour avoir fait le yo-yo, dit-il, entre l’opposition et l’ex-gouvernement, le désir de voir de nouveaux visages aux commandes du pays est si fort que tout le monde est prêt à oublier ses agissements douteux.

Quoi qu'il en soit, au moment de former son équipe gouvernementale, ce parcours tout en zigzags se révélera soit un handicap, soit un avantage, si l'on considère qu'il a des bons contacts dans tous les partis. Mais pour l'instant, précise à nouveau OUKRAÏNSKA PRAVDA, personne ne peut dire comment Porochenko compte gouverner. Est-il prêt à accepter une perte de soutien populaire quand il tentera de lancer les changements nécessaires à l’évolution du pays ? Ou bien suivra-t-il, au contraire, les traces de Ianoukovitch et de Timochenko, qui, eux aussi, avaient bénéficié d’une vraie popularité avant de basculer dans le populisme ? Et le journal en ligne de préciser encore que la formation de Porochenko s’est constituée selon des principes corporatistes, ses membres étant soit des partenaires en affaires, soit des responsables de ses propres entreprises. En d'autres termes, des gens qui ne parlent pas au nom du peuple et de la société mais qui serviront fidèlement leur principal actionnaire.

D'où ce commentaire pessimiste signé, cette fois-ci, du site de blogs roumain CONTRIBUTORS : L'élection du nouveau président légitime à Kiev ne résoudra vraisemblablement pas la crise ukrainienne, même si celui-ci est milliardaire. Et de préciser, l'Ukraine traversera une longue période transitoire sur le plan économique et devra accomplir de nombreuses réformes structurelles. Corruption, pauvreté, protection des minorités, privatisations régulières et réformes de l'Etat de droit sont notamment certains des chapitres que le nouveau dirigeant devra aborder au plus vite. Or il est probable également que Kiev perdra le contrôle administratif de ses régions orientales, subisse une nouvelle crise gazière et comprenne que bien des réformes devront être adoptées avant qu'une adhésion à l'Union Européenne ne soit envisageable. Et dans ces conditions, estime la TAZ, il n'y a plus qu'à espérer que la conclusion de la révolution ukrainienne ne soit pas : en Ukraine rien de nouveau.

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