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Le scandale de la NSA est-il orwellien ou kafkaien ? La revue de presse internationale de Thomas Cluzel

5 min

Par Thomas CLUZEL

Ce matin, le dessin à la Une du site BIGBROWSER n’a, a priori, rien de très surprenant compte tenu de l'actualité récente. On y voit un couple apeuré, sous le rayon inquisiteur d’une lampe torche, les jambes enserrées par une bande magnétique, cerné de toute part par des objets familiers, un combiné de téléphone, un appareil photo, un magnétophone, un microscope, mais aussi un chapeau, le célèbre haut de forme de l’Oncle Sam aux couleurs de la bannière étoilée. Et sur tous ces objets, le dessinateur a également pris soin d'ajouter des yeux, renforçant ainsi l'idée d'une intrusion exagérément intempestive dans l'intimité de ce couple. Enfin le titre de ce dessin est bien entendu on ne peut plus explicite : "La vie privée est-elle morte ?"

Et on se dit qu'il s'agit là, en effet, d'une parfaite illustration des inquiétudes soulevées, la semaine dernière, par les révélations sur la surveillance des communications téléphoniques et des données personnelles des internautes par le gouvernement américain. Sauf que cette édition du magazine américain Newsweek, repérée par le DAILY BEAST date du 27 juillet 1970. Dans cet article de 6 pages, le magazine explique que durant les vingt dernières années, les Etats-Unis sont devenus non seulement l'un des pays qui espionnent le plus mais aussi le pays le plus soucieux de ses données dans l'histoire mondiale. Les gros commerçants comme les petits, l'administration fiscale, la police, les banques, les écoles, les centres médicaux, les patrons, tous cherchent obstinément, stockent et utilisent chaque parcelle d'information qu'ils peuvent trouver. Et l'article d'énumérer notamment une série d'anecdotes comme, par exemple, cette bibliothécaire qui a reçu une visite des employés de l'agence chargée des impôts, lui demandant de lui fournir les noms des utilisateurs de matériel subversif, comprenez unebiographie du Che ou un manuel sur les explosifs. Très bientôt, toute la vie et l'histoire d'une personne sera donc disponible en un clic sur un ordinateur, poursuit l'hebdomadaire avant de conclure : on va finir en 1984 avant même d'avoir atteint cette année.

  1. Nous y voilà. La référence ultime est donc lâchée. Comme à chaque polémique d'ailleurs sur l’utilisation par des puissances étatiques ou économiques de données privées. Et de fait, comme en 1970, donc, en 2013 encore, le célèbre slogan martelé par les autorités dans le roman de George Orwell «Big Brother is watching you», est à nouveau sur toutes les lèvres. Barack Obama lui même y a fait référence vendredi dernier en déclarant devant la presse : "Théoriquement, on peut se plaindre de Big Brother". L'expression "Big Brother vous regarde" a même atteint un pic de recherches sur Google lundi dernier, autrement dit trois jours après le début des révélations sur les programmes de surveillance de la NSA. Quant aux ventes du roman de référence de George Orwell, elles ont augmenté de 6 000 % mardi. Le livre est ainsi passé en quelques jours, de la 7 636ème place des meilleures ventes d'Amazon, à la 4ème place selon NBC NEWS.

D'où cette question soulevée par le magazine THE ATLANTIC, cité par le site d'information en ligne SLATE : la référence à Orwell est-elle la bonne ? Et ne devrait-on pas plutôt substituer au "1984" de George Orwell, le "Procès" de Franz Kafka. Car après tout, écrit le magazine américain, les informations qui concernent l’hôtel où vous descendez, la voiture que vous avez louée ou le type de boisson que vous préférez, ne sont pas particulièrement sensibles. Et surtout la plupart des gens continueraient d’aller à l’hôtel ou de boire tel soda, même s’ils savaient que Big Data-Brother les observait. D'ailleurs, la majorité des Américains aujourd'hui accepte cet échange entre l'intrusion possible dans leur vie privée et la garantie d’une meilleure prévention de la menace terroriste, justification du gouvernement pour procéder de la sorte. C’est donc tout le contraire du Big Brother d’Orwell qui, grâce à son accès direct au cerveau du citoyen est en mesure d’inhiber certains actes et même certaines pensées.

En revanche, que dit Kafka ? Il ne parle pas vraiment de surveillance, ni de l’inhibition des comportements qui peut en résulter, mais plutôt de l’usage qui est fait par la bureaucratie des données collectées. Dans le "Procès", l’accusé, K, ne sait pas de quoi il est accusé, il n’a pas d’accès aux données collectées sur lui. Le terme «kafkaien» se rapporte donc à des situations de dépossession et d’impuissance du citoyen face à l’institution. En clair poursuit THE ATLANTIC, le débat ne devrait donc pas se focaliser autour du fameux argument «Si vous n’avez rien à cacher, de quoi avez-vous peur?». L’enjeu n’est pas de savoir si les informations récoltées sont celles que les gens veulent cacher ou pas, non l'enjeu ici est plutôt celui du pouvoir. Et d'en conclure, toute cette histoire est avant tout un problème structurel, qui implique la façon dont les gens sont traités par leur institution gouvernementale.

Reste toutefois à présent à savoir si Le Procès va bientôt supplanter donc 1984 dans les ventes sur Amazon et surtout recherches sur Internet, car si quelqu'un est bien en mesure de littéralement voir vos idées prendre forme à mesure que vous les écrivez, cette entité est une entreprise privée, et son nom est Google.

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