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Le Yémen, une guerre confessionnelle ?

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La guerre au Yémen, qui oppose l'Arabie saoudite à l’Iran, est-elle uniquement un conflit religieux entre les deux plus grandes branches de l'islam, sunnite et chiite ?

Saudi army artillery fire shells towards Houthi positions, from the Saudi border with Yemen.
Saudi army artillery fire shells towards Houthi positions, from the Saudi border with Yemen. Crédits : Faisal Nasser - Reuters

Prenez d’un côté des rebelles chiites soutenus par l’Iran et de l’autre des groupes armés sunnites appuyés par les Pays du Golfe dont l’Arabie Saoudite. Ajoutez-y un ex-président, qui non seulement refuse de concéder sa défaite mais juge par ailleurs que l’extrémisme chiite, représenté par les rebelles Houthis et l’extrémisme sunnite, représenté par Al-Qaïda, sont les deux faces d’une même pièce. Eh bien vous y êtes. En plein dedans. Bienvenue, écrivait encore récemment le journal HAARETZ, dans cette zone de guerre complexe, qu’on appelle aujourd’hui le Yémen.

Au terme de trois semaines d’opérations menées par la coalition arabe sunnite, que voit-on ? Que la guerre au Yémen met face à face, derrière les milices locales des deux camps, les deux grandes puissances rivales au Moyen-Orient : l’Arabie saoudite et l’Iran. Et ce faisant, cette guerre donne toute la mesure de cet affrontement fratricide et plus que millénaire entre les deux plus grandes branches de l'islam, sunnite et chiite, qui façonne aujourd'hui tous les conflits de cette région convulsive.

Comment en est-on arrivé là, interroge le magazine SLATE ? Dans les années 1960, les salafistes et autres groupes radicaux, qu'il s'agisse du mouvement wahhabite en Arabie saoudite ou des Frères musulmans en Egypte et en Syrie, ont réveillé dans les pays sunnites l’antique détestation des chiites, minoritaires de l’islam et réputés déviants et hérétiques. Cette inquiétude des sunnites a notamment atteint son apogée avec la Révolution islamique d'Iran et la volonté de l'ayatollah Khomeiny d'exporter son modèle à l'ensemble du monde musulman. Et c'est ainsi que les monarchies du Golfe s'estimant menacées ont, par exemple, soutenu avec l’accord de l’Occident l'invasion de l'Iran par l’Irak.

Et puis ensuite le jeu des alliances régionales a compliqué la donne. Car si la République islamique d’Iran n'est pas parvenue à exporter sa révolution, elle a trouvé, en revanche, dans le Hezbollah chiite libanais mais aussi chez les alaouites au pouvoir en Syrie et dans le gouvernement chiite irakien, de solides alliés pour étendre son influence régionale. Et ce au détriment des populations sunnites de ces pays qui se sont retrouvées, à leur tour, discriminées.

Cette fois-ci, en intervenant au Yémen, l’Arabie Saoudite veut donc affirmer, une nouvelle fois, son leadership face à Téhéran. Riyad, précise le site d'information panarabe RAI Al-YOUM, cherche à rétablir son autorité régionale mise à mal par le rapprochement entre les Etats-Unis et l’Irak mais aussi par la résilience du régime syrien, sans oublier la mainmise iranienne à la fois sur l’Irak, la Syrie, le Liban, le Yémen et la bande de Gaza, par le biais du Hamas et du Djihad islamique.

En d'autres termes, renchérit le site libanais Al-MUSTAQBALcité par le Courrier International, tout se passe comme si les dynamiques régionales n'étaient influencées aujourd’hui que parl'affrontement entre ces deux confessionnalismes, sunnite et chiite, chacun avec ses forces et ses faiblesses et ses alliances déclarées ou cachées.

Sauf que présenté comme une guerre sunnito-chiite, le conflit qui oppose l'Iran à l'Arabie saoudite n'a pourtant rien de religieux, nuance pour sa part L'ORIENT LE JOUR. Ce ne sont pas les débats sur l'interprétation du Coran ou bien sur l'existence ou non d'une autorité cléricale dans l'islam qui divisent actuellement le Moyen-Orient. Ce sont, comme toujours, les enjeux politiques et économiques qui prévalent, quitte à redéfinir de façon politique les notions de chiisme et de sunnisme.

En clair, ces deux puissances, que sont l'Arabie saoudite et l'Iran, instrumentalisent les tensions religieuses pour servir leurs propres intérêts. Et de ce point de vue, Ryad et Téhéran ont aujourd'hui tous deux réussi leur pari. En imposant à toute la région une lecture binaire de chaque événement politique, où chacun doit choisir son camp en fonction de son appartenance à une des deux grandes branches de l'islam, ils ont réussi à utiliser, voire à figer, le religieux au profit du politique. Ils ont réussi à imposer, chacun de son côté, deux visions d'un islam politique conservateur. Et finalement, au gré de leurs efforts, ils ont ainsi réussi à étouffer les revendications politiques qu'avaient vu naître les printemps arabes.

Car peu importe finalement les dimensions locale, révolutionnaire et même sociale dans les revendications des houthis au Yémen. Les membres de la Ligue Arabe n'ont pas agi par altruisme, écrit DIE TAGESZEITUNG : aucun d'entre eux, Arabie Saoudite ou Iran ne veut sauver la démocratie qui n'existe pas au Yémen. Et pour cause puisque la démocratie n'existe pas non plus chez eux.

En Syrie hier, comme au Yémen aujourd'hui, le Moyen-Orient est donc rattrapé par ses instincts sectaires. Ou plutôt le Moyen-Orient est une nouvelle fois rattrapé par la démesure des projets politiques des deux mastodontes qui se disputent l'hégémonie régionale depuis 35 ans. Deux pays, écrit L'ORIENT LE JOUR, qui n'ont cessé d'allumer la poudrière communautaire dans les différents théâtres locaux, en fonction de leurs intérêts propres.

D'où l'analyse défendue cette fois-ci par un spécialiste de l'islam interrogé sur la chaîne d'information qatarie AL JAZEERA. Cette guerre par procuration permet surtout aux deux camps de stopper tout mouvement démocratique dans leur pays respectif. Le régime iranien et ceux des Etats arabes ont ainsi un objectif commun, dit-il, tenter de faire oublier et d'entraver l'élan révolutionnaire du printemps arabe et l'aspiration aux droits civiques. Les rivalités nationalistes exacerbées entre les Perses et les Arabes ou le clivage religieux entre Chiites et Sunnites ne seraient donc que des artifices, une simple tentative de diversion, une tactique mesquine pour détourner les personnes au pouvoir aussi bien dans les pays arabes qu'en Iran d'un ennemi commun : l'aspiration démocratique de leurs peuples.

Par Thomas CLUZEL

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