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Les sables mouvants de la Syrie

4 min

Par Thomas CLUZEL

En dépit du rappel à l'ordre adressé, vendredi dernier, par le chef d'Al-Qaeda à la branche du réseau en Syrie, les combats entre djihadistes, pourtant engagés ensemble contre le régime, ont redoublé d'intensité en début de semaine, faisant 58 morts. C'est là, ce que le journal libanais L'ORIENT LE JOUR appelle la guerre fratricide, entre d'un côté, le Front al-Nosra, branche syrienne d'Al-Qaeda alliée à des brigades islamistes et de l'autre, les djihadistes ultra-radicaux de l'État islamique en Irak et au Levant, lesquels s'affrontent pour le contrôle des champs pétrolifères et de points stratégiques le long de la frontière irakienne. Cette guerre interne, qui a déjà fait près de 4000 morts depuis le début de l'année a même poussé ces derniers jours plus de 60.000 personnes à fuir les villes de l'Est de la Syrie.

Evidemment, ces affrontements tendent donc à prouver, une fois encore, combien le conflit est devenu aujourd'hui de plus en plus complexe, puisqu'après les avoir accueillis à bras ouverts, les rebelles islamistes et les modérés, excédés par les exactions attribuées notamment aux ultra-radicaux ont retourné leurs armes contre leurs ex-alliés.

D'où le titre, d'ailleurs, de cet article, publié il y a quelques temps sur le portail d'information libanais NOW et cité par le Courrier International : le désespoir d’une révolution. Après trois années de conflit, en effet, les Syriens craignent désormais autant le régime que les groupes islamistes, ainsi que le raconte l'un d'entre eux, qui s'est rendu à Raqqa et qui vient de rentrer. Le peuple syrien, dit-il, ne veut pas être dirigé par les radicaux et les extrémistes. Seulement volià, l’opposition libérale qui était à l’origine de la fronde contre Assad n’ayant pas de programme digne de ce nom pour gouverner, ni de véritable chef de file, les djihadistes qui, eux, savaient ce qu'ils voulaient, sont arrivés. Et à présent, ce sont ces hommes en armes qui dictent la loi. Et s’ils décrètent, par exemple, que la charia est la loi, alors les civils qui sont tous au bord de l’épuisement et de la famine n’ont d’autre choix que d’obéir. Après trois années de conflit, la Syrie voit ainsi l’émergence de ses propres seigneurs de guerre, des gens qui se battirent au départ pour la liberté, mais qui ont appris à retourner leur veste. Car l’idéologie ne joue ici aucun rôle. Pas plus que la raison. Non, l’idéal de liberté ne veut plus rien dire, dit-il, car la seule option est la survie. Et le problème c'est qu'être rebelle en Syrie aujourd'hui est devenu une question d’argent. Or l’argent, ce sont justement les factions islamistes et djihadistes qui le reçoivent. Voilà pourquoi les djihadistes sont aujourd’hui trop puissants pour que les factions de l’opposition libérale soient en mesure de s’y opposer.

Et puis les sables mouvants de la Syrie agitent également le camp, dit loyaliste, puisque Damas n’apprécierait guère à présent que les militants chiites libanais, qui se battent en Syrie aux côtés du régime, s’attribuent les récentes victoires remportées sur l’opposition. C'est en tous les cas l'analyse défendue par le portail d’information britannique AL HAYAT, en citant notamment les propos de la conseillère du président Bachar El-Assad, laquelle aurait récemment expliqué qu’il étaitinacceptablequecertains amis puissent suggérer que l’Etat syrien n’aurait pas tenu sans le soutien de tel ou tel pays ou parti. Et de fait, les alliés du régime ont enfoncé le clou. Sans le soutien iranien, Assad aurait perdu la bataille, a notamment déclaré un officiel des gardiens de la révolution iraniens. Et sans le Hezbollah, le régime d’Assad se serait effondré en deux heures, a surenchéri le numéro deux de l'organisation. Des blagues circuleraient même à Beyrouth sur l’incurie de l’armée syrienne. On y raconte également que les soldats sunnites de l’armée syrienne peuvent déserter à tout instant, voire se retourner contre leurs compagnons d’armes chiites, ce qui s’est, effectivement, produit lorsque le Hezbollah a commencé à envoyer des hommes.

Le malaise à l'œuvre dans le camp de l'opposition s’étendrait donc aux soutiens du régime syrien et du Hezbollah libanais. Et l'article de préciser encore que déjà, lors des reconquêtes par le régime syrien de plusieurs localités, le Hezbollah avait distribué des CD, avec des chansons omettant de mentionner l’armée syrienne. Dans le même temps, la base sociale, elle, du régime syrien n’a pas l’impression de partager le même mode de vie que le Hezbollah. Elle trouve, notamment, que celui-ci a bien des traits en commun avec les extrémistes sunnites qu’elle combat. Et à l’inverse, du côté du Hezbollah, on n’apprécie guère le discours laïcdu régime de Damas.

En clair, conclue l'article, personne n’avait anticipé que la crise, à la longue, allait révéler au grand jour et dans chacun des deux camps, des choses telles, que l’ignorance réciproque et les profondes différences entre bases sociales et combattants.

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