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L'été de la tristesse en Libye

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Le Caire et Tunis ont suspendu hier leurs liaisons aériennes avec Tripoli. Et c’est le dernier lien des civils libyens avec l’étranger qui se retrouve coupé, souligne l’agence de presse britannique Reuters. Jusqu’à présent, des vols quasi-quotidiens avaient été maintenus par les voisins tunisien et égyptien, via un aéroport secondaire de la capitale, celui de Matiga. Puisque depuis plus d’un mois mois, l’aéroport principal est une zone de guerre. Combats entre milices de Zintan qui tiennent Tripoli depuis la chute de Mouammar Khadafi… et d’autres milices, d’obédience islamiste, celles de Misrata, qui ont décidé de reprendre la capitale libyenne, mais aussi de renverser le gouvernement.

Les armes qui parlent tous les jours et qui ont encore parlé hier, comme le rapporte ce matin le Libya Herald. Mais impossible pour les reporters de s’approcher des combats. Impossible également de compter les morts. « L’été de la tristesse en Libye »… c’est le titre choisi par Adela Suliman, pour son article écrit à Tripoli et paru la semaine dernière sur le site indépendant Middle East Eye.

Il y a trois ans, pratiquement jour pour jour, la capitale libyenne célébrait la chute de Mouammar Khadafi, et la fin de 42 ans de peur et d’oppression… rappelle Adela Suliman. Une nouvelle page du printemps arabe qui s’exprimait joyeusement sur les murs de la capitale par une explosion de graffiti colorés hostiles au régime. Un anniversaire qu’on ne fêtera certainement pas cette année. « Une fois encore, c’est le peuple libyen qui paie l’addition », constate Adela Suliman… « en regardant sa précieuse révolution se déliter et ses principales villes plonger dans le chaos. » « Nous n’avons pas d’électricité, pas d’essence, pas d’eau, et le bruit des bombes empêche nos enfants de dormir. C’est pire qu’être en prison », témoigne un Tripolitain.

Et comme si ça ne suffisait pas, un autre front déchire l’autre grande ville libyenne Benghazi. D’un côté, les miliciens emmenés par les islamistes d’Ansar al Sharia, organisation inscrite par les Etats-Unis sur sa liste des organisations terroristes. De l’autre, des soldats de l’armée libyenne, conduits par un sulfureux général en retraite, Khalifa Haftar, qui a lancé l’offensive en mai sans prévenir personne… et donc sans mandat du parlement libyen. Haftar qui depuis quelques semaines, semble enregistrer de fâcheuses défaites militaires, ce que confirmait le premier ministre libyen début août lors de son passage aux Etats-Unis pour le sommet africain. Dans un interview au quotidien arabophone Al-Hayat, Abdullah Al-Tani expliquait avoir réclamé des armes à Washington… car « dans ce domaine les miliciens nous sont supérieurs. »

« Je ne me suis pas battu pour ça... » soupire un ancien rebelle revenu à la vie civile, Mohammed Kattaf, interrogé à Tripoli par Hassan Morajea, pour le Middle East Eye. Kattaf qui ne voit pas d’autre solution qu’une intervention étrangère, voire occidentale. « On ne s’entend pas bien avec les Arabes ici. Si on devait recevoir un soutien, il faut que le mec ait les yeux bleus et les cheveux blonds ». Et Kattaf de rappeler que la seule nuit de calme à Tripoli a été celle où les Américains ont évacué leur ambassade, le 26 juillet. Avec des avions américains au-dessus de la tête, les miliciens n’ont pas osé allumer une cigarette, de peur d’être considérés comme une menace pour l’Amérique.

Une intervention internationale: c’est justement l’appel lancé la semaine dernière par le nouveau parlement libyen. Exilé loin des combats à Tobrouk, à la frontière égyptienne. Cet appel s’est perdu pour l’instant dans le désert libyen, tout comme une autre exigence du parlement, lancée trois jours plus tôt. Celle d’un cessez-le-feu. Très faible parlement libyen, élu par seulement 14% du corps électoral, calcul de l’universitaire libyen Mohamed Eljarh, dans le Middle East Eye. Et désavoué par le camp islamiste.

Le parlement qui appelle à une aide étrangère. Evidemment que les Occidentaux y pensent, comme toutes les puissances régionales. Début juillet, Olivier Guitta de la Henry Jackson Society, think-tank conservateur basé à Londres, assénait dans le magazine Forbes que les troupes spéciales américaines, françaises, algériennes et égyptiennes sont déjà à la manœuvre en Libye, notamment pour y déloger les bases arrières d’Aqmi, Al Qaeda au Maghreb islamique.

Le cadre juridique est déjà posé pour une intervention étrangère, précise pour sa part Mustafa Fetouri sur le site internet proche-oriental, Al Monitor. C’est celui de la résolution 1973 des Nations-Unis qui avait permis d’éliminer Khadafi. Mais les Occidentaux n’y ont pas intérêt, ajoute Mustafa Fetouri. « Etats-Unis, Grande Bretagne, France. Qui va risquer des soldats sur le sol sans objectif clair ? D’autre part, une intervention aérienne ne changerait rien à la situation sur le terrain, et ne ferait que plus de victimes civiles. Enfin vu la situation complexe en Libye, faire pencher la balance en faveur d’un camp plutôt qu’un autre ne serait pas forcément bon pour le pays en son entier. » Dans Al-Monitor, Fetouri penche plus pour un engagement limité à l’est des troupes égyptiennes.

Mais pas d’intervention officielle pour l’instant. Même si beaucoup d’yeux se sont tournés vers le Caire après d’étranges frappes aériennes sur Tripoli, en début de semaine, qui ont justement touché des positions tenus par les milices islamistes de Misrata. Le maréchal Sissi à qui le général rebelle Haftar voue un vrai culte, à en croire le portrait de ce dernier dressé par le site anglophone d’Al Jazeera, sous la plume de Michael Pizzi.

« Il fait semblant de ne pas avoir d’intentions politiques, explique à Al Jazeera le chercheur Karim Mezran du center Rafik Hariri pour le Moyen-Orient. Il se pose en sauveur du pays, soit le même discours qui a servi à Sisi pour s’emparer du pouvoir au Caire. Le problème, poursuit Karim Mezran, c’est que contrairement à Sissi, les Libyens ne l’aiment pas. Les journalistes qui l’interviewent ne l’aiment pas. Même les milices qui lui sont alliées ne l’aiment pas. L’homme n’est pas populaire. »

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