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L'Italie cherche encore son Parrain contre la corruption.

4 min

Par Thomas CLUZEL

Lors d'une opération antimafia à Rome, la police italienne a annoncé mardi avoir procédé à 37 arrestations et au séquestre de 200 millions d'euros de biens. Une enquête a aussitôt été ouverte sur un gigantesque réseau mafieux impliquant une centaine d'autres personnes, des membres du crime organisé mais aussi des chefs d'entreprises et des politiques, dont l'ancien maire de la capitale et ex ministre de l'Agriculture, Gianni Alemanno.

Le vaste réseau de corruption mis en place avec la complicité de la mairie de Rome aurait notamment permis de fausser des appels d'offre et de détourner des fonds alloués à la gestion de centres d'accueil pour immigrés. Et c'est ainsi que les accusations portées vont aujourd'hui de l'association mafieuse, à l'extorsion de fonds, en passant par la corruption ou bien encore l'émission de fausses factures.

Autrement dit, avec cette opération a déclaré le procureur de la République dans une conférence de presse, rapportée par IL FATTO QUOTIDIANO et cité par le Courrier International, nous avons répondu à la question de savoir si la mafia est présente à Rome. Et la réponse est oui, même si, dit-il, la capitale n'a pas de mafia historique qui aurait la mainmise sur l'ensemble du territoire mais plutôt une activité mafieuse diffuse.

Toujours est-il que les révélations sur l'ampleur de ce réseau au sein même de la capitale ont évidemment choqué toute la presse italienne. C'est l'instantané d'une ville contaminée jusqu'aux sommets politico-administratifs, a notamment dénoncé le CORRIERE dans son éditorial intitulé mains sales sur la capitale, tandis que le MESSAGGERO comparait lui la capitale à un nouveau "Gotham City". Son confrère de LA REPUBBLICA évoque pour sa part un véritable chaos politique. Mafia, néofascisme, pratiques commerciales déloyales et corruption des autorités : voilà, dit-il, les ingrédients de la redoutable soupe qui mijote à gros bouillon dans la marmite romaine. Un imbroglio pervers et sans scrupules de crime organisé et de politique, qui lève ainsi le voile sur la prétendue « ingouvernabilité » de Rome. En vérité, écrit le journal, la capitale était au contraire parfaitement gouvernée, dit-il, mais par une bande de criminels, lesquels savaient comment s'y prendre pour s'arroger les contrats de l'administration municipale en usant tout à la fois de menaces, de pots-de-vin et de népotisme.

Bien entendu, cette nouvelle affaire est à ranger parmi les très nombreux autres cocktails d’intérêts opaques, d’affairisme politique et de collusion avec les entreprises dans le reste du pays. L'été dernier, notamment, rappelle IL FATTO QUOTIDIANO, le maire de Venise avait du démissionner suite à des accusations de corruption autour du chantier de sauvegarde de la lagune. On pourrait également citer le scandale de corruption autour de l’Exposition universelle de Milan, scandale financier, mais derrière lequel se cache, là encore, l’ombre de la mafia, puisque les juges italiens travaillent sur de possibles liens entre le crime organisé calabrais et les politiciens.

En d’autres termes, l'enquête qui s'est ouverte à Rome ne serait qu'une preuve de plus des relations nébuleuses qu'entretiendraient le pouvoir politique et la mafia. Une histoire ancienne, qui plus est, ainsi que l'a montré le procès historique qui s’est ouvert fin octobre à Rome, sur les accords supposés entre l’Etat et le crime organisé au début des années 1990.

Mais si chacun sait aujourd'hui que le crime organisé est le problème économique numéro un de l’Italie, s’y attaquer figure-t-il, pour autant, parmi les priorités de Matteo Renzi ? A en croire le journal suisse LE TEMPS, le président du Conseil italien s'attellerait bel et bien à redorer l’image de son pays. Il se serait même engagé plus tôt que prévu dans la lutte contre la corruption et le crime organisé. Et quand bien même celle-ci ne fait effectivement pas ­partie de ses nombreuses promesses aux côtés des réformes constitutionnelle, électorale, du travail, de la fiscalité, il s’y attellerait avec la même vigueur.

En revanche, ce n'est pas tout à fait l'avis de la revue intellectuelle de gauche MICROMEGA, pour qui la mafia serait même le talon d'Achille de Matteo Renzi. Et le journal de Rome de rappeler à son tour que les trois phénomènes que sont la fraude fiscale, la corruption et la Mafia engloutissent à eux seuls, chaque année, une masse monétaire énorme, l’équivalent d’une dizaine de réformes fiscales drastiques. Un véritable braquage permanent. De sorte, poursuit l'article, qu'il suffirait de s’y attaquer sérieusement et récupérer la moitié ou même un tiers de la richesse collective pillée pour disposer des ressources propres à satisfaire, simultanément, la soif de sécurité et les pulsions de développement : un revenu minimum d’insertion, des primes aux petites et moyennes entreprises, des investissements massifs dans la culture, l’éducation, la recherche, le boom des autoroutes électroniques et des énergies renouvelables et bien d’autres réformes encore.

En clair, la clé de voûte de la reprise pour sortir de la crise économique, passerait avant toute chose par le “justicialisme”, comme on l’appelle en Italie, une révolution de la légalité, implacable envers la collusion avec les mafias, les corrompus et les fraudeurs à commencer par les hautes sphères : les riches et les puissants, les hommes politiques, les hommes d’affaires et les chefs d’entreprise. Bref, l’establishment. Or Renzi se berce d’illusions, dit-il, s’il croit pouvoir moderniser le pays sans s’attaquer à la serpe à l’enchevêtrement affairiste-politico-criminel, sans assainir les marais putrides où s’est embourbé l’esprit d’entreprise. Et le journal d'en conclure, le justicialisme est la seule marche à suivre mais Renzi, lui, ne semble pas encore prêt à descendre sur ce terrain-là où se joue pourtant le match décisif.

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