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Longues marches au Pakistan

5 min

Par Eric Biegala Ce 14 août marquera-t-il le "Jour de l'indépendance" au Pakistan (que l'on commémore tous les ans à cette date) ou sera-t-il celui d'une "révolution", voire le prélude d'un cinquième pronunciamento militaire dans le pays ? C'est ce type de question que se posent les éditorialistes de la presse pakistanaise ce matin. Le face-à-face entre gouvernement et opposition s'annonce en tout cas particulièrement tendu : deux partis d'opposition ont prévu de marcher sur la capitale Islamabad au départ de Lahore, capitale de l'Etat du Punjab voisin...La première "marche" sera conduite par Imran Khan, ancienne star du cricket devenu politicien et aujourd'hui à la tête de la troisième force politique du pays depuis les Législatives de mai 2013.... l'objectif de la manifestation ? A vrai dire on ne sait plus très bien.. "ce qui avait commencé comme une simple protestation contre le trucage des élections de 2013 dans quatre circonscriptions, s'est d'.abord transformé en une demande de réforme de la loi électorale, puis en une diatribe générale contre pratiquement tout et tout le monde" , résume ce matin le quotidien The Nation dans son éditorial. L'ancien capitaine de l'équipe nationale de cricket a même appelé hier les Pakistanais à manifester pour jeter bas ce qu'il appelle "la monarchie" au pouvoir ; en l'occurence le gouvernement de Nawaz Sharrif.Pour compliquer les choses, un second cortège protestataire est également attendu dans la capitale, celui convoqué par Muhamad Tahirhul Qadri, chef d'un parti religieux qui appelle lui à une "révolution" et envisage sans trop de problèmes le reccours à la violence de rue pour asseoir ses revendications.En tout on attend au moins 100 000 manifestantsRésultat ce matin le site web de la télévision Zeenews dresse un portrait d'Islamabad en capitale assiégée : "Les artères principales ont été barricadées à l'aide de containers et la police a monté des barricades de gravats sur les rues adjacentes, de manière à empêcher le rassemblement les plus importants... Et, ajoute Zeenews, "comme il y a une vraie probabilité de violences et même de bain de sang, les autorités ont pris des disposition de sécurité ultra-strictes... La zone rouge, déjà très lourdement sécurisée en temps normal, celle qui accueille la Présidence, le Parlement et le palais du gouvernement ainsi que toutes les ambassades a été complètement bouclée à l'aide de containers, de barbelés et de blocs de béton... Et les réseaux de téléphone portables y sont inopérants depuis hier... Au vrai c'est ce que font toujours les autorités pakistanaises quand la situation s'échauffe, explique encore le site de Zeenews ; l'idée c'est d'empêcher les militants de faire détonner des bombes en utilisant les téléphones cellulaires"... Outre les manifestations publiques qui au Pakistan ont souvent tendances à déraper, voire à dégénérer complètement en violences, les militants islamistes sont coutumiers des attaques à la bombe et autres attentats suicides. Ambiance !Alors, "que cherche donc Imran Kahn" se demande ce matin The Daily Times dans son éditorial... "en rejetant la proposition du premier ministre Nawaz Sharif de constituer une commission judiciaire d'enquête sur les éventuelles fraudes électorales, - chose qu'il avait pourtant lui-même exigée - en refusant de rencontrer le chef du gouvernhement avant la manifestation, Imran Kahn pourrait bien avoir par inadvertance ouvert la boite de Pandore... On se demande si de tels refus de négocier ne cachent pas, au delà de son obstination bien connue, de plus sinistres arrières-pensées", écrit le journal.Imran Khan a en effet exigé la démission de l'actuel gouvernement de Nawaz Sharrif et son remplacement par un gouvernement de fonctionnaires neutres jusqu'aux prochaines élections. Or, rappelle le quotidien The News dans son éditorial, "de tels arrangements - au delà du fait qu'ils n'étaient nullement démocratiques - ont toujours été par le passé le prélude à l'intervention des militaires" ... l'armée a déjà conduit quatre coups d'Etat depuis l'indépendance du pays en 1947... "En mettant à nouveau le pays au bord de la catastrophe, Imran Kahn et Tahirul Qadri ont fait montre d'un degré d'irresponsabilité proprement inouï" , conclu The News . "Soixante huit ans après la création du Pakistan, le pays sera aujourd'hui confronté à sa énnième crise " , écrit pour sa part Dawn , le plus vieux quotidien du Pakistan ; et, ajoute-t-il, "comme pratiquement toutes les autres crises par le passé celle-ci n'était ni désirable, ni nécessaire" . Pour le journal, la proposition du premier ministre Nawaz Sharrif de régler le différend quant aux allégations de fraudes électorales par le truchement d'une commission judiciaire qui prendrait la main sur les affaires politiques du pays pourrait se révéler la moins pire des solutions."on peut s'inquiéter, écrit le journal dans son édito, de voire à nouveau les juges entrer sur l'arêne politique, mais compte tenu de l'intransigeance du parti d'Imran Kahn et de l'entêtement du premier ministre, seules les plus hautes autorités du pays peuvent aujourd'hui jouer le rôle d'arbitre... Et il vaut mieux que cet arbitre soit une commission de juges de la Cour Suprème plutôt que certaine force anti-démocratique" conclu le quotidien en lorgnant du côté de l'Etat-major.Car, bien sûr, tout le monde craint une nouvelle intervention des généraux... des généraux qui ne portent pas précisément dans leur coeur l'actuel gouvernement de Nawaz Sharrif... Ils lui reprochent surtout les multiples procès intentés cette année contre Perwez Musharraf l'ancien Chef d'etat Major qui avait pris le pouvoir par la force en 1999.Bien sûr l'Etat-Major et les militaires d'active se gardent bien pour le moment de toute sortie publique... Mais les jeunes retraités de l'armée pakistanaise, eux ne s'en privent pas... le général Shahzad Chaudry par exemple l'ancien numéro deux de l'armée de l'air pakistanaise ; lui s'épenche longuement dans les colonnes de The News ... il essaie d'ailleurs d'imaginer ce qui pourrait se passer dans les prochains jours : "on a clairement vu dans les dernières semaines que ni le gouvernement de Nawaz Sharrif, ni le parti d'Imran Khan n'ont montré la moindre maturité politique,; ce qui a eu comme résultat le face à face d'aujourd'hui et le blocage complet qui en résulte" , écrit-il avant de poursuivre : "il devient de plus en plus évident que sortir de cette impasse dépendra de l'intervention sur la place publique d'une nouvelle troïka, formée par le Président de la République, celui de la Cour Suprème et - bien sûr - le chef de l'armée.On s'attend d'ailleurs" , écrit encore le général Chaudry , "à ce qu'ils se rencontrent prochainement pour proposer un gouvernement intérimaire, le temps de faire les réformes nécessaires" . ...Comme l'écrit Dawn , "la démocratie pakistanaise pourrait bien sortir renforcée de cette crise... mais ce sera à terme".

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