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Maladies bulgares

5 min

Par Thomas CLUZEL

Dans quel pays s'immole-t-on par le feu, par désespoir ? 7 immolations au total en moins de trois mois, dont la dernière en date a eu lieu la semaine dernière. 7 immolations, pour un seul survivant. Dans quel pays la presse évoque-t-elle quotidiennement des pendaisons, des défenestrations et des gens qui sautent depuis des ponts ou au passage des trains ? Réponse : la Bulgarie.

Après quarante ans de communisme et plus de quinze ans d'une transition démocratique douloureuse, les Bulgares espéraient que l'adhésion de leur pays à l'Union européenne en 2007 marque le début d'une nouvelle ère de prospérité. Or il n'en est rien, précise LE MONDE. La Bulgarie demeure encore aujourd'hui le pays le plus pauvre de l'UE, avec un salaire moyen autour de 360 euros et une retraite moyenne qui s'établit à 150 euros. Et pourtant, contrairement à nombre de ses voisins européens, les finances publiques de Sofia sont saines. Sauf que quatre ans de gel des salaires et de hausse du chômage ont eu raison de la patience des Bulgares, lesquels, justement, sont conviés ce week-end à des élections législatives anticipées.

Une crise sociale et économique donc, qui pourrait bien se doubler, à partir de dimanche, d'une instabilité politique durable. Car paradoxalement, le parti de l'ex Premier ministre, Boïko Borissov, contraint à la démission en février dernier, à la suite d’une révolte populaire inédite est aujourd'hui donné en tête des intentions de vote. Une situation pour le moins rocambolesque, pire, déconcertante, selon le journal de Sofia SEGA, lequel se demande, comment le parti qui a nui à l'économie pour enrichir une poignée d'oligarques, ce parti contre lequel, les gens mus par la pauvreté sont descendus dans la rue, comment le parti qui a décampé quand le peuple lui a demandé des comptes pourrait-il célébrer son retour politique ? Cela veut dire quoi, interroge, perplexe, l'éditorialiste ? Veut-il nous plonger dans l'hypnose et nous faire tout oublier, afin de continuer comme si rien ne s'était passé ? Décidément, dit-il, ces élections sont les plus absurdes de ces 20 dernières années.

Comment expliquer cette situation paradoxale ? La faiblesse de l'opposition ou un complot présumé de tous les instituts de sondage n'y suffirait sans doute pas. Non, l'explication, poursuit le journal de Sofia réside, peut-être, dans une caractéristique connue mais souvent négligée, des révolutions qui ne reflètent pas toujours le climat de toute la société. Autrement dit, si la minorité active qui proteste donne un signal clair, quantitativement, en revanche, elle n'a pas nécessairement de poids social fondamental.

Les plus optimistes espèrent toujours que les prévisions des instituts de sondage s'inverseront dimanche, notamment à cause ou grâce à une longue série de révélations, toutes plus embarrassantes les unes que les autres, sur les coulisses de l'ancien gouvernement de Boïko Borissov. La dernière en date, surnommé par la presse la «causerie de Bankia», du nom de la banlieue chic de Sofia où réside l'ancien premier ministre est une conversation enregistrée, dont la teneur, précise LE TEMPS de Genève, est digne des scènes les plus mémorables du chef d'oeuvre de Coppola, "Le Parrain". Il y est, notamment, question de sexe, de trafic d’influence, de violations de la loi et plus généralement, du mépris total des institutions d’un Etat démocratique.

C’est là la preuve, commente un avocat spécialisé dans les droits de l’homme, que notre pays n’est pas géré comme un Etat, mais comme un gang mafieux, avec à son sommet un conseil de parrains, qui règle les affaires courantes dans un vocabulaire de voyou, un cigare à la main. Car cet épisode, précise toujours LE TEMPS, apparaît comme l’apogée d’une longue série de scandales, parmi lesquels la chute du chef de l’unité de lutte contre la mafia, lequel aurait fermé les yeux, en échange de pots-de-vin, sur des canaux de trafic de drogue, mais aussi et surtout l'existence d'un véritable «Watergate bulgare».

Le ministère de l’Intérieur du gouvernement sortant aurait, en effet, procédé à des écoutes téléphoniques potentielles illégales. Selon les renseignements disponibles, précise pour sa part LE COURRIER DES BALKANS, la liste des personnes placées sur écoute comprend, notamment, l’ancien et l'actuel Président, mais aussi plusieurs dirigeants de l'opposition et même la Commissaire européenne lors de sa visite en Bulgarie.

D'où le commentaire, la semaine dernière, du premier ministre intérimaire : "La démocratie bulgare, dit-il, est malade". Alors quand sera-t-il des élections de dimanche prochain ? Le parti GERB de l'ex premier ministre, poussé à la porte par la rue est toujours donné gagnant, talonné par le principal parti d’opposition. Or les deux formations ont d'ores et déjà exclu de gouverner ensemble, faisant ainsi planer la menace d’une crise de gouvernance qui viendrait, après l'élection, s’ajouter au trouble social.

Ce qui nous attend après le 12 mai sera, vraisemblablement, une impasse, suivie de longs mois d'instabilité, prévient d'ores et déjà le quotidien de gauche DNEVNIK. Une perspective risquée, cela ne fait aucun doute, mais qui ne sera pas forcément néfaste, nuance aussitôt le journal de Sofia. Car si la Bulgarie a certes besoin d'un changement politique global, la stabilité ne serait pas forcément salutaire, dit-il. Au contraire, elle préserverait même le statut quo. En revanche, l'instabilité, elle, ménage des marges de manœuvre. Et d'en conclure, après les élections, la "stabilité" sera probablement le mot préféré des politiques, parvenus le plus près du pouvoir. Or cette philosophie n'aboutira pas à la refonte politique dont a tant besoin notre pays. Les Bulgares doivent donc aujourd'hui choisir entre la stabilité et le changement. Et on ne peut avoir les deux.

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