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A Moscou "tout va très bien"

5 min

Par Eric Biegala

"Everything's fine" : "Tout va très bien" c'est ainsi que le Guardian de Londres résume en titre la longue conférence de presse annuelle de Vladimir Poutine hier à Moscou... Tout va très bien "madame la marquise", aurait pu ajouter le quotidien britannique, qui note que l'essentiel du message que le maitre du Kremlin a voulu faire passer auprès des Russes ordinaires c'est que les contrariétés économiques qu'ils vivent actuellement ne sont "qu'un mauvais moment à passer" et que si elles durent, c'est la faute d'un Occident qui aimerait bien réduire l'ours russe à l'état d'animal empaillé. L'image a effectivement été employée hier par Poutine au cours de ces plus de trois heures de conférence de presse, devant plus d'un millier de journalistes. Et ce matin la Pravda reprend la métaphore en titre : "celui qui tentera de tuer l'ours s'y cassera les dents" prévient le quotidien moscovite.Mais c'est sur le thème de l'effondrement du rouble, de l'augmentation des prix et la situation économique en général que l'on attendait surtout le président russe. Vladimir Poutine a voulu insister sur les ressources et les leviers à mobiliser pour traverser cette période, rapporte le quotidien Moskovski Komsomolets , traduit par Courrier International ... il a certes insisté là dessus, mais sans annoncer la moindre mesure qui pourrait effectivement relancer la machine russe.Il faut dire qu'avec une monnaie qui a perdu 45% de sa valeur face au dollar depuis un an, le citoyen russe ordinaire commence a ressentir les affres d'une crise réelle. Une crise ? Quelle crise "Mais non, ce n'est pas vraiment une crise... il suffit tout simplement que les cours du pétrole remontent" a en substance répondu le président russe à la question d'un journaliste... et cette remontée des cours pourrait bien intervenir d'ici les deux prochaines années, note encore la Pravda ... pas franchement rassurant.En fait, "tranquillement assis sur une petite estrade dans l'amphithéatre d'un hôtel de Moscou, le Président russe semblait compter sur son indéniable popularité pour s'en sortir", raconte le correspondant en Russie du New York Times ; "Poutine a rappelé que la Russie était sortie relativement indemne de la crise de 2008 et promis qu'il en serait de même cette fois ci... Toute la question est de savoir si cela suffira à convaincre des Russes qui s'attendent à une sévère récession pour l'an prochain ", demande le quotidien américain.Il faut dire que le citoyen russe a quand même du souci à se faire... le rouble qui chute et l'inflation qui galope ( 10% à la fin de l'année et les experts prédisent encore davantage opur l'année prochaine) font que ces derniers jours les Russes se sont rués sur les biens d'équipement. "Les fluctuations très violentes du rouble - qui a perdu par exemple mardi 20% de sa valeur avant de les regagner mercredi - encouragent les Russes à accélérer leurs achats de biens avant que les enseignes n'ajustent leurs prix" ... explique le Moscow Times qui raconte dans un long papier comment les Moscovites se sont littéralement rués sur les cuisines et autres meubles en kit d'Ikea-Moscou mardi dernier... d'ailleurs hier Ikea Moscou a du interrompre ses ventes de cuisines équipés : il n'avait plus de stock.... Dans la foule d'Ikea, le Moscow Times avait d'ailleurs repéré Artemy Pushkaryov, un historien de l'Académie des Sciences qui a fait trois heures de queue pour sa cuisine... "à la fin de la journée, raconte-t-il, les gens commençaient à évoquer la période soviétique, quand faire la queue pendant des heures pour acheter la nourriture de base, des vêtements ou des meubles faisait partie du quotidien des Russes" ... Et il n'y a pas qu'Ikea... les vendeurs de voiture d'occasion (les neuves, d'origine étrangère sont hors de prix), les magasins d'électronique ou d'éléctroménager, sont aussi débordés raconte le Moscow Times ... et même l'immobilier connait un boum. En fait les gens placent toutes leurs économies dans du solide : la pierre, les biens matériels... persuadés que la valeur du rouble peut continuer à s'effondrer.Sur le site web de la BBC , Ben Judah, spécialiste de la Russie remarque que "le Kremlin lui-même a toujours su que le régime était fondé sur la seule chose que Vladimir Poutine ne pourrait jamais contrôler : le prix du pétrole. Les ventes de pétrole et de gaz représentent la moitiée du revenu budgetaire de l'année 2013 et, bien sûr, grosso modo la moitié de la population du pays tire ses revenus de l'Etat, qu'il s'agisse des fonctionnaires, de ceux qui touchent pensions et retraites ou des employés d'entreprises publiques". "Pour les masses russes, écrit encore Ben Judah, l'association entre les années Poutine et la hausse du niveau de vie, risque de voler en éclat. Quant aux élites russes elles ne regardent déjà plus le président russe comme le garant de stabilité qu'ils connaissaient. Au sein même du gouvernement on commence d'ailleurs à chuchoter des mots comme "licenciements de masse", notament dans les entreprises publiques comme Gazprom.Il existe aussi le risque que la crise de la devise entraine une longue période d'inflation, blessant encore davantage le niveau de vie des gens ordinaires... les classes moyennes russes ont déjà du mal à rembourser leurs prêts hypothécaires - souvent libellés en devises occidentales - quant aux biens importés et aux vacances à l'étranger - qu'elles adorent ces classes moyennes - ceux-ci pourraient bien devenir inabordables"... Certes Vladimir Poutine a reconnu hier que l'économie russe n'ne s'était pas suffisemment diversifiée durant son règne, mais c'était pour indiquer immédiatement qu'il comptait sur le cours normal des choses, sur "la vie elle-même" pour y remédier... autre manière de prendre ses désirs pour des réalités.Baser toute la structure politico-économique du pays sur la production et l'exportation d'hydrocarbures, des hydrocarbures dont on ne peut maitriser le prix, c'est bien là la marque de fabrique des années Poutine, autrement dit... comme le souligne le ministre de l'économie Alexei Ulyukayev dans les pages du quotidien économique Vedomosti : "Si la Russie se trouve actuellement au coeur d'une véritable tempête, ce n'est pas par accident : par certains côtés cette tempête c'est nous mêmes qui l'avons préparée". On ne saurait mieux dire.

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