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"Nous les voulons vivants". Et pourtant ...

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Par Thomas CLUZEL

"Nous les voulons vivants". Hier matin, le slogan répété inlassablement par les manifestants restait encore inscrit à l'entrée du Palais national de Mexico. Quelques heures plus tôt, une vingtaine de manifestants, le visage masqué, avaient tenté d'en forcer la porte, à coups de cocktails molotov, tandis qu'au Sud du pays, 300 jeunes avaient eux mis le feu à une dizaine de véhicules et brisé les façades vitrées du gouvernement régional.

Ainsi s'est achevée samedi soir, la dernière manifestation massive contre ce qu'il convient a priori d'appeler désormais le crime d'Iguala. Pour la première fois, depuis l'annonce de leur disparition, les autorités mexicaines ont en effet confirmé ce week-end que les 43 étudiants, dont on était sans nouvelles depuis plus d’un mois étaient probablement tous décédés. Vendredi dernier, trois suspects, membres présumés d'un cartel local ont avoué aux enquêteurs avoir tué les étudiants et brûlé leurs corps, avant de jeter dans des sacs plastique les restes calcinés dans une rivière.

D’après le récit des enquêteurs, les étudiants auraient été remis par la police municipale à des truands locaux de la drogue. Ces derniers, les auraient alors conduits dans une décharge publique, où une quinzaine d'entre eux seraient arrivés déjà morts par asphyxie. Là, les détenus ont indiqué que les survivants ont été interrogés, sur les raisons de leur présence à Iguala, avant d’être tués, puis jetés dans la partie basse de la décharge. Pendant près de 14 heures durant, leurs corps ont été brûlés avec de l'essence, sur des bûchers de bois et de plastique. Enfin, toujours selon le journal LA VANGUARDIA, les criminels, sur ordre de leur leader surnommé «El Terco», le têtu, auraient concassé les restes, dont ils se seraient débarrassés dans la rivière.

Lors de sa conférence de presse, c'était vendredi dernier, le ministre de la Justice a également montré une vidéo abominable, montrant des centaines de fragments d’os et de dents calcinés, ainsi que les aveux filmés des suspects. Immédiatement après, le président a lui, promis aux parents que tous les responsables de cet horrible crime seraient arrêtés. Sauf que les parents, justement, ont à leur tour tenu une conférence de presse, pour affirmer qu’ils ne donnaient aucun crédit aux témoignages des criminels présumés et refusaient de croire à la mort de leurs enfants. Or évidemment, le niveau élevé de dégradation par le feu rendra sans doute très difficile l’extraction de l’ADN qui permettrait leur identification.

Et puis, reste toujours également la question des motifs de cette violence, contre de jeunes élèves-enseignants. Que venaient-ils faire à Iguala, à plus de 120 kilomètres de leur école, interroge notamment LE TEMPS de Genève ? Ils protestaient apparemment contre la baisse des budgets alloués à l’éducation et étaient venus là pour recueillir des fonds, en s’emparant de plusieurs bus de transport public, avant que des affrontements n'éclatent avec la police municipale.

Enfin cette affaire, qui bouleverse le pays tout entier, a bien entendu jeté une lumière crue, sur la collusion aujourd'hui des autorités politiques et policières avec le crime organisé. Au point de risquer de mettre à bas tout ce que le président modernisateur a accompli jusqu'à présent, Enrique Peña Nieto, qui le mois dernier encore était le chouchou des gouvernements occidentaux, de la presse internationale et des investisseurs étrangers. Le monde a désormais les yeux tournés sur Peña Nieto, prévient d'ailleurs le magazine AMERICA ECONOMIA, cité par le Courrier International. En un mois seulement, son gouvernement, dit-il, a dilapidé une très grande part du respect et de la confiance qu'il avait capitalisés en deux ans de réformes économiques bienvenues.

Après avoir instauré un consensus avec l'opposition, grâce notamment à son pacte pour le Mexique, Peña Nieto a en effet inscrit à son crédit la décapitation d'un syndicat d'enseignants qui semblait jusque-là tout puissant, mais aussi l'ouverture de la télévision et des télécoms aux lois du marché avec la fin des monopoles et l'injection dans le secteur pétrolier de capitaux privés et étrangers. Autant de prouesses, qui entendent mettre le Mexique sur la voie de la croissance accélérée, mais qui ne pourront être menées à bien, au sein d'un régime institutionnel qui, dans le meilleur des cas, ferme les yeux, quand le pouvoir politique se sert du crime organisé, pour assassiner les citoyens qu'il est censé protéger. En d'autres termes, estime le magazine, le président aurait commis une grave erreur, en donnant la priorité aux réformes économiques, sans mettre sur le même pied le respect de la loi, l'égalité devant la justice et les droits individuels.

Au fond, le massacre d'Iguala vient ainsi montrer aux Mexicains et au monde entier que rien n'a changé. Pire, que la situation s'est même dégradée, puisqu'on sait à présent que les narcotrafiquants assassinent sur ordre des autorités. Seule circonstance atténuante finalement pour le président, les représentants impliqués dans cette tragédie ne sont pas issus du parti au pouvoir. Sauf que la colère des Mexicains face à cette collusion ouverte entre les autorités politiques, la police et le crime organisé, vise aujourd'hui toute la classe politique. Samedi soir encore, les manifestants ne scandaient-ils pas "Peña assassin", "dehors Peña"!

Hier matin, justement, le président mexicain est parti mais pour un voyage de six jours seulement, en Chine et Australie, où il doit assister au Forum de coopération économique Asie-Pacifique, puis au sommet du G20. Le chef de l'Etat qui s'est justifié en affirmant que renoncer à ce déplacement aurait été irresponsable. Ce n'est pas l'avis en revanche de Juan, un étudiant de l'école normal d'Ayotzinapa, où étudiaient les 43 élèves disparus. Ce voyage, dit-il, « démontre son manque de valeur morale, en jouant ainsi avec les sentiments et la dignité de 43 étudiants », au moment de l'une des plus graves crises de l'histoire contemporaine du Mexique et de l'Amérique latine.

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