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Pourquoi Sotchi ?

5 min

Par Thomas CLUZEL

Qui va décrocher l'or, l'argent ou le bronze ? Voilà le genre de questions qui se posent généralement avant les JO. Or ce matin et tandis que les Jeux de Sotchi n'ouvriront que vendredi, d'ores et déjà plusieurs records ont été établis, précise l'hebdomadaire de Moscou ITOGUI. Pour commencer, Sotchi est la capitale olympique la plus étendue en longueur. La ville s'étale sur plus de cent kilomètres sur le littoral. Et puis autre médaille officielle depuis quelques jours : les Jeux Olympiques de Sotchi sont les plus coûteux de l'histoire. Le vice-Premier ministre russe l'a annoncé lui même : le coût total des travaux s'élève à 37 milliards d'euros, pulvérisant ainsi le record détenu par les Jeux de Pékin qui avaient coûté 26 milliards. Un chiffre d'autant plus marquant, précise le WALL STREET JOURNAL, que l'organisation de Jeux d'hiver coûte traditionnellement moins cher que celle de Jeux d'été. Au total, les Jeux de Sotchi ont coûté autant que la somme de tous les JO d'hiver précédents. Et même si rares, sans doute, sont ceux qui souhaiteraient s'enorgueillir d'un tel record, reste qu'aucune autre ville olympique n'a connu un destin aussi riche que Sotchi, qui n'a pas d'équivalent ni en kilomètres ni en monnaie.

Pendant cinq longues années, raconte le correspondant du TEMPS de Genève, les 100 000 habitants du périmètre olympique de Sotchi ont respiré de la poussière. Deux mille familles ont dû être relogées et des centaines de personnes ont été expropriées sans dédommagement. Mais le résultat est là : quatre nouvelles stations de ski ont poussé sur les pentes du Caucase. Et 56 kilomètres plus bas, en bord de mer cette fois-ci, cinq patinoires ainsi qu’un gigantesque stade de 40 000 places ont surgi du sol, là où il y a sept ans, l'endroit voyait simplement paître des vaches autour d’un cimetière.

Mais alors pourquoi Sotchi ? Rappelons tout d'abord que c’est près de sa Géorgie natale, dans sa datcha située à quelques kilomètres seulement de Sotchi et construite spécialement pour lui, qu’un certain Staline aimait se rendre. Or c’est aussi à Sotchi, que Vladimir Poutine passe ses vacances. Et puis comme avec le petit père des peuples, dont la présence attirait dans son sillage l’élite soviétique, c’est dans cette région prisée à son tour par l’actuel président que les oligarques se rendent eux aussi. Dès lors, on comprend mieux pourquoi le lobby politique et financier pour obtenir les JO d’hiver dans une zone fragile d’un point de vue écologique et unique d’un point de vue géographique, a été si puissant.

Et pourtant, les Russes savent que bien d’autres lieux se prêtaient mieux pour des JO d’hiver, si ce n’est du point de vue des infrastructures, en tout cas d’un point de vue climatique : la région de l’Oural, notamment, où la neige ne manque pas, ou bien les monts de l’Altaï, où Poutine possède d’ailleurs aussi une datcha. Sauf que les monts de l’Oural ou de l’Altaï ne constituaient pas des enjeux pour Poutine. Tandis qu'avec Sotchi, le président russe entend montrer que le Caucase, connu avant tout pour ses conflits et ses tensions, est une région russe «comme les autres», où il fait bon vivre et où les touristes étrangers pourront donc venir passer des vacances de rêve. Rendez vous compte : la mer et la montagne en même temps ! Mais plus encore, Poutine fait ici la démonstration au monde entier que la Russie peut accomplir l’impossible, à savoir créer ex nihilo et en un temps record une station d’hiver ultramoderne.

Pour la Russie, l’enjeu dépasse donc largement la compétition sportive. À Sotchi, écrit encore la SÜDDEUTSCHE ZEITUNG, Vladimir Poutine présente « sa » Russie et montre qu'une station balnéaire subtropicale peut se transformer en station de sports d'hiver si « lui » l'a décidé. D'où d'ailleurs les différentes représentations du nouveau Tsar à la Une de la presse, qu'il s'agisse du NEW YORKER ou de son confrère britannique THE ECONOMIST, qui tous deux ont choisi de représenter Vladimir Poutine en patineur artistique bombant le torse et levant les bras au ciel en signe déjà de victoire.

Et puis, s'il ne fait aucun doute qu'il y a en Russie et ailleurs dans le monde des sites où la neige est meilleure et les montagnes plus hautes, il existerait également un autre argument, favorable à l'organisation des Jeux à Sotchi, précise à nouveau l'hebdomadaire moscovite cité par le Courrier International. Notons simplement, dit-il, qu'aucun candidat pour l'organisation des Jeux d'hiver ne peut et ne pourra jamais puiser ses arguments aussi loin dans l'Histoire, voire même dans la préhistoire. Comme l'affirment les habitants de Sotchi, leur ville s'est construite là où Zeus, le redoutable maître de l'Olympe a condamné Prométhée à une terrible peine pour avoir osé ébranler la verticale du pouvoir. Autrement dit, lorsque l'on parle du feu de Prométhée, dont le mythe n'est pas sans rapport avec l'antique rituel de l'allumage de la flamme lors d'événements sportifs, on pense à Sotchi.

Dès lors, la question qui se pose pourrait être celle-ci : qui sera le nouveau Prométhée qui osera se rebeller pour voler le Feu sacré de l'Olympe ? Dans un éditorial cinglant du WASHINGTON POST, le journal estime qu'il est temps de siffler la fin de partie pour les Jeux Olympiques. Et pas seulement ceux de Sotchi, entachés notamment de soupçons de corruption, mais bel et bien le principe même des Jeux, un spectacle marchand, dit-il, qui a plus à voir avec la vente de spots de pubs TV que la promotion de l’amitié entre les peuples. Et d'en conclure : la forme moderne des Jeux est une trahison de l’esprit que voulait leur insuffler Pierre de Coubertin. Au lieu d’être les garants de l’esprit de compétition cher au Français, ils ont exacerbé le dopage, les pots-de-vin, le nationalisme et le terrorisme.

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