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Prions pour le Burkina et tous les autres.

4 min

Par Thomas CLUZEL

Prions pour lui et le Burkina. C'est ainsi que le journal L'OBSERVATEUR PAALGA saluait, tout en prudence hier, la nomination du nouveau chef de l'Etat intérimaire, Michel Kafando. Ainsi l’oiseau rare a-t-il enfin été déniché ! Voilà près de deux semaines, maintenant, qu'on le recherchait, lui, l'homme du consensus. Et c’est donc aux aurores, hier matin, à l’issue d’une interminable nuit de conciliabules, précise le journal, que le comité de désignation a jeté son dévolu sur Michel Kafando, lequel prêtera serment ce matin avant d'entrer en fonction vendredi.

A la lecture du pedigree de l'animal politique, vieux routier de la diplomatie, on se dit tout d’abord que cette désignation ne doit rien au hasard. Même s'il est peu connu, c'est vrai, du grand public et c’était d'ailleurs là peut-être même son atout majeur, celui à qui vient d’échoir la charge suprême a tout de même été plusieurs fois, déjà, ministre des Affaires étrangères, mais aussi représentant spécial permanent du Burkina auprès des Nations unies pendant une quinzaine d’années.

Sauf que depuis 2011, raconte toujours le journal burkinabé, Michel Kafando, 72 ans, vivait une paisible vie de retraité. Il tuait son temps dans les activités avicoles, dans la banlieue de Ouagadougou. Autant dire que celui qui semble être insubmersible, pour avoir traversé presque tous les régimes, va devoir momentanément prendre congé de sa basse-cour, pour une ultime mission, sans doute et de loin la plus périlleuse qui lui ait jamais été confiée. Et le journal de préciser encore, une mission dont il devra s’acquitter avec tout le soin, dit-il, qu’il mettait jusqu'à présent à tenir les œufs de ses poules.

Tiré désormais de sa retraite pour la bonne cause, Michel Kafando a 12 mois devant lui pour mener à bien la transition du pays. Et c'est peu de dire que les chantiers qui l'attendent sont absolument pharaoniques : du panier de la ménagère aux sollicitations des paysans, en passant par la gestion des finances publiques, sans oublier, bien entendu, l’organisation d’élections libres, transparentes et équitables.

Mais même si la question se pose de savoir si les fruits tiendront la promesse des fleurs, quoi qu'il en soit, le peuple burkinabè peut tout de même déjà se réjouir d’avoir franchi une étape décisive de sa marche vers la démocratie. Deux semaines seulement après la chute du pouvoir de Blaise Compaoré, on ne peut pas dire que les choses ont traîné, relève LE PAYS, avant d'ajouter fièrement : le peuple a non seulement arraché le pouvoir des mains d’un homme qui voulait en abuser mais il a encore voulu le signifier à l’Afrique et au reste du monde.

D'où cette question, soulevée cette fois-ci par le magazine JEUNE AFRIQUE : quatre ans après les printemps arabes, le moment est-il venu de ce que les réseaux sociaux enthousiastes appellent déjà les printemps noirs ? En d'autres termes : l'onde de choc de la révolution burkinabè va-t-elle, à l'instar de la tunisienne, se propager en dehors des frontières du pays qui l'a vu naître et réussir ? Au-delà des adeptes des prophéties auto réalisatrices, les commentateurs sérieux qui y croient ne sont pas rares. Le très pondéré FINANCIAL TIMES, notamment, n'hésite pas à élargir même la liste des chefs d'État menacés, à tous ceux qui auront à se représenter devant leurs électeurs au cours des trois prochaines années.

Et de fait, plusieurs arguments de poids militent, a priori, en faveur d'une possible contagion. Tout d'abord, le développement d'une culture de la protestation citoyenne, au sein d'une population de plus en plus jeune et urbanisée, mais aussi l'effet d'imitation, suscité via les réseaux sociaux. Et puis autre élément : la position, désormais à peu près cohérente, des Américains, des Français et de l'Union européenne, à propos de la limitation des mandats présidentiels. Puisqu'après avoir longtemps fermé les yeux sur les révisions constitutionnelles, les Occidentaux semblent à présent s'être résolus à la tolérance zéro en la matière.

Reste qu'il faut se méfier des effets de miroir, précise toujours le magazine JEUNE AFRIQUE. Si au Burkina Faso, la cohésion sociétale est certes réelle et le facteur ethnique, lui, négligeable, le même degré d'appropriation des mécanismes de la démocratie existe-t-il, par exemple, en Afrique centrale ? Or poser la question, c'est semble-t-il déjà y répondre.

Bien sûr, cela ne signifie pas que la poignée de chefs d'État confrontés au même défi constitutionnel que Compaoré n'a pas été ébranlée par la chute brutale du président. Le test burkinabè a été vécu par eux comme un avertissement sans frais, mais aussi par leurs opposants comme une source d'inspiration. Mais en attendant et plus que jamais, l'heure est au silence. Le prochain test, le Burundi, où Pierre Nkurunziza souhaite se succéder à lui-même en interprétant à sa manière la Constitution ne se vérifiera que dans neuf mois. Et ni Joseph Kabila, ni Denis Sassou Nguesso, ni Paul Kagamé n'ont encore dévoilé leurs intentions en ce qui les concerne.

Enfin, n'allons pas imaginer que ces considérations n'affectent aujourd'hui que le seul continent africain. En Equateur, par exemple, rappelle le site du Courrier International, Rafael Correa au pouvoir depuis 7 ans a proposé de modifier la Constitution, afin de permettre l'élection indéfinie du président. La Cour constitutionnelle vient d'ailleurs d'avaliser ce principe. Il revient désormais au Parlement de statuer. En clair, il n'y aura pas de référendum populaire, comme le réclamait pourtant l'opposition, ce que regrette le journal L'EXPRESSO avant d'en conclure qu'ici, aussi, le pays marche dans les pas des modèles de président à vie.

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